“Papa, ça a dégénéré.”
“Julien a essayé de me frapper.”
“La police l’a emmené.”
Il était venu immédiatement.
Quand j’ai ouvert la porte, il n’a posé aucune question.
Il m’a juste prise dans ses bras.
Et là, j’ai craqué.
Pas élégamment.
Pas doucement.
Je me suis effondrée contre lui comme une enfant.
— J’aurais dû voir plus tôt, j’ai répété. J’aurais dû comprendre.
Mon père a posé ses mains sur mes épaules.
— Non.
— Mais Marion… les dossiers… tout était là…
— Pas pour toi.
Je l’ai regardé.
— Quoi ?
— Tout n’était pas là pour toi. Lui savait. Toi, tu ne savais pas.
Je me suis mise à pleurer encore plus.
— J’ai passé deux ans à me dire qu’il était juste jaloux.
— Parce qu’il voulait que tu te dises ça.
Il s’est assis avec moi.
Puis il a posé la question que j’avais évitée toute la nuit.
— Tu comptes retourner avec lui ?
J’ai regardé autour de moi.
Les cadres.
Le canapé choisi ensemble.
Les photos de vacances.
Le vase qu’il m’avait offert pour notre anniversaire.
Toute cette vie qui, vingt-quatre heures plus tôt, me semblait réelle.
— Non.
Le mot est sorti sans hésitation.
Et c’est là que j’ai su.
Quelque chose était vraiment terminé.
Dans les jours qui ont suivi, les choses sont devenues encore plus difficiles.
Pas plus violentes.
Plus réelles.
Il a fallu parler.
Répéter.
Montrer.
Fournir les messages.
Expliquer les habitudes.
Répondre aux mêmes questions sous plusieurs formes.
J’ai remis aux enquêteurs les échanges où Julien me demandait mes horaires, mes captures d’écran, certains messages où il écrivait :
“Tu sais que je deviens comme ça quand tu me manques de respect.”
Ou :
“Ne me force pas à venir te chercher.”
Avant, je lisais ces phrases comme des disputes de couple.
Maintenant, elles me donnaient froid dans le dos.
L’ordinateur a été saisi.
Je ne savais pas ce qu’ils allaient trouver.
Et pendant plusieurs jours, personne ne m’a rien dit.
Puis une enquêtrice m’a rappelée.
Sa voix était calme.
— Madame Moreau, nous avons besoin de vous revoir.
Je suis arrivée avec mon père.
On m’a demandé si je connaissais personnellement Camille D., Sophie L. ou Anaïs R.
J’ai répondu non.
L’enquêtrice a posé trois photos devant moi.
Trois femmes.
Je n’en connaissais aucune.
— Elles ont toutes eu une relation avec monsieur Caron à différentes périodes.
Je l’ai fixée.
— Elles ont porté plainte ?
— Pas toutes.
Mon cœur s’est serré.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Elle a marqué une pause.
— Des échanges, des photographies, des éléments conservés par monsieur Caron. Certains dossiers semblent contenir des documents liés à d’anciennes procédures. D’autres contiennent des captures de conversations.
— Pourquoi il gardait ça ?
— Nous cherchons encore à comprendre.
Je n’ai pas eu besoin d’une explication complète.
Le simple fait qu’il ait classé ces femmes par prénom m’a donné envie de vomir.
Marion a accepté de parler aux enquêteurs.
Je l’ai appris plus tard.
Je ne l’ai rencontrée qu’un mois après.
Je ne savais pas si je devais la contacter.
J’avais peur d’envahir sa vie.
C’est elle qui a demandé à me voir.
On s’est retrouvées dans un petit café, en journée.
Quand elle est entrée, je l’ai reconnue immédiatement.
Pas grâce aux blessures des photos.
Grâce aux yeux.
Elle s’est assise en face de moi.
Pendant quelques secondes, aucune de nous n’a parlé.
Puis elle a dit :
— Je suis désolée.
J’ai froncé les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que quand j’ai appris qu’il s’était marié, je me suis demandé si je devais te prévenir.
J’ai senti mon souffle se couper.
— Tu savais qui j’étais ?
— J’avais vu votre mariage sur les réseaux. Je me suis dit que peut-être il avait changé. Et puis… j’avais peur qu’il recommence à me harceler si je revenais dans sa vie.
Je n’arrivais pas à parler.
Marion regardait sa tasse.
— Il m’a fait croire pendant longtemps que tout était de ma faute. Quand j’ai finalement demandé de l’aide, il a expliqué à tout le monde que j’étais instable.
J’ai pensé à sa phrase.
Mon ex complètement folle.
J’ai fermé les yeux.
— Il m’a dit exactement ça.
Marion a eu un petit rire sans joie.
— Bien sûr.
Puis elle m’a regardée.
— Il t’a frappée ?
— Il a essayé.
Elle a pâli.
— Tu vas bien ?
— Oui.
Je ne savais pas si “oui” était vrai.
Physiquement, oui.
Le reste…
Je reconstruisais encore.
Je lui ai raconté la cuisine.
La main levée.
Le moment où il m’avait foncé dessus.
Quand je lui ai dit que mon père m’avait appris à me défendre, elle a baissé la tête.
— J’aurais aimé savoir faire ça.
J’ai immédiatement regretté la façon dont cela pouvait sonner.
— Marion, tu n’as rien fait de mal.
Elle m’a regardée.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— Je sais.
Puis elle a ajouté :
— Enfin… maintenant, je le sais.
Cette phrase m’a suivie longtemps.
Les semaines suivantes ont été un mélange étrange de soulagement et de chaos.
J’ai quitté l’appartement.
Pas parce que Julien y revenait.
Parce que je ne supportais plus les pièces.
La cuisine surtout.
Chaque fois que j’y entrais, je revoyais son épaule bouger.
Alors j’ai pris quelques affaires et je suis restée chez mon père.
J’ai engagé les démarches pour mettre fin au mariage.
Julien a essayé de me contacter plusieurs fois par l’intermédiaire de connaissances.
Jamais directement quand on lui avait demandé de ne pas le faire.
Toujours par quelqu’un.
“Il veut juste parler.”
“Il est détruit.”
“Tu sais qu’il t’aime.”
“Vous devriez régler ça entre vous.”
La première fois, j’ai essayé d’expliquer.
La deuxième, j’ai refusé.
La troisième, j’ai simplement répondu :
— Il n’y a rien à régler entre nous.
Certains amis communs ont disparu de ma vie.
D’autres sont restés.
Une femme que je connaissais à peine m’a envoyé un message :