— Rien.
— Julien…
— C’est rien.
J’ai posé le téléphone sur haut-parleur tout en composant le 17.
Il a fait un pas.
— Élise, raccroche.
Je ne l’ai même pas regardé.
Une voix a répondu.
— Police secours, j’écoute.
J’ai senti mes jambes devenir molles.
Tout ce que j’avais réussi à retenir est remonté d’un coup.
— Bonsoir… je m’appelle Élise Moreau. Mon mari vient d’essayer de me frapper. Il m’empêche de partir. Je suis chez moi, à Lyon, dans le sixième arrondissement.
Julien m’a lancé un regard de haine pure.
Puis il a changé de visage presque instantanément.
Comme s’il avait enfilé un masque.
— Madame, êtes-vous en sécurité actuellement ?
— Je suis à distance de lui. Il est dans la pièce.
Julien a parlé assez fort pour être entendu.
— Elle délire complètement. On s’est disputés, c’est tout.
La voix au téléphone m’a demandé :
— Est-ce qu’il y a des armes dans le logement ?
— Pas que je sache.
Julien a secoué la tête.
— Incroyable…
Je regardais toujours les dossiers.
— Il y a aussi des documents sur son ordinateur. Des photos d’une ancienne compagne blessée. Une demande d’ordonnance de protection contre lui. Et… je crois qu’il y a d’autres femmes.
Silence.
Même Julien s’est figé.
La voix de l’opératrice est devenue plus ferme.
— Ne touchez plus à l’ordinateur. Ne supprimez rien. Restez à distance de monsieur. Une équipe arrive.
Julien a soufflé.
— Tu es complètement malade.
Je l’ai regardé.
— Pourquoi tu as gardé ça ?
Il n’a pas répondu.
— Pourquoi garder les photos de Marion ?
— Ce sont des vieux documents.
— Pourquoi les garder ?
— Parce que j’en avais besoin pour mon dossier.
— Et Camille ? Sophie ? Anaïs ?
Son visage s’est tendu.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Alors explique-moi.
— Je n’ai rien à t’expliquer.
— Tu voulais que je croie Marion folle.
— Elle l’était.
— Et les autres ?
— Il n’y a pas “les autres”.
Je me suis approchée d’un pas de la table, sans toucher l’ordinateur.
— Je vois leurs noms.
— C’est professionnel.
— Des photos de femmes blessées, c’est professionnel ?
Il a eu un silence.
Un trop long silence.
J’ai senti une nausée monter.
— Mon Dieu.
Il a passé une main dans ses cheveux.
— Tu dramatises tout.
— Combien ?
— Arrête.
— Combien, Julien ?
— Je t’ai dit d’arrêter !
Sa voix a explosé.
Puis il s’est souvenu que la police était au téléphone.
Il s’est immédiatement calmé.
Ça m’a donné la chair de poule.
Même dans cet état, il contrôlait son ton dès qu’il savait qu’un témoin écoutait.
Et soudain, tout mon mariage m’est apparu autrement.
Les excuses calculées.
Les sourires devant les autres.
Les messages après chaque dispute.
“Je suis désolé si tu l’as mal pris.”
“Tu sais que je veux juste te protéger.”
“Tu me pousses parfois trop loin.”
Il ne perdait pas le contrôle.
Pas vraiment.
Il choisissait quand le perdre.
Quelques minutes plus tard, j’ai entendu les premières sonneries à l’interphone.
Julien s’est tourné vers moi.
— Si tu fais ça, il n’y a pas de retour en arrière.
Je l’ai regardé.
— C’est justement le but.
On a frappé à la porte.
Fort.
— Police !
Je me suis dirigée vers l’entrée.
Julien a murmuré derrière moi :
— Élise, ne raconte pas n’importe quoi.
Je me suis arrêtée.
Je me suis retournée.
— Pour la première fois depuis deux ans, je vais raconter exactement ce qui s’est passé.
J’ai ouvert.
Deux policiers sont entrés.
Tout s’est accéléré.
Questions.
Identités.
Séparation immédiate.
L’un d’eux m’a emmenée dans le salon pendant que l’autre restait avec Julien.
Je tremblais tellement que j’avais du mal à tenir mon verre d’eau.
— Madame, reprenez depuis le début.
Alors j’ai parlé.
Je n’ai rien minimisé.
Pas cette fois.
J’ai raconté les contrôles.
Les messages.
Les remarques.
Les vêtements qu’il me demandait de changer.
Les soirées où il voulait savoir exactement avec qui j’étais.
Les accusations.
La porte qu’il venait de bloquer.
Sa main levée.
La tentative de me saisir.
Et l’ordinateur.
Quand j’ai mentionné Marion, le policier a pris des notes plus rapidement.
— Vous avez ouvert d’autres dossiers ?
— Non. J’ai seulement vu les noms.
— Vous avez touché à quelque chose depuis l’appel ?
— Non.
Dans l’autre pièce, j’entendais Julien parler.
Calme.
Presque posé.
Je distinguais quelques phrases.
— Elle est très émotive.
Puis :
— Elle pratique les sports de combat.
Et enfin :
— C’est elle qui m’a mis au sol.
J’ai fermé les yeux.
Évidemment.
C’était ça, sa version.
Moi, la femme entraînée.
Lui, la victime.
Le policier face à moi m’a demandé :
— Vous avez des blessures ?
J’ai regardé mon bras.
Des marques rouges apparaissaient là où il m’avait attrapée.
— Là.
Il a observé sans commentaire.
Puis il m’a demandé si je voulais être examinée.
J’ai dit oui.
Pas parce que j’avais mal.
Parce que j’avais enfin compris quelque chose.
Il fallait tout documenter.
Chaque marque.
Chaque message.
Chaque menace.
Chaque fois où j’avais pensé que “ce n’était pas assez grave”.
Julien a finalement été emmené pour être entendu.
Quand il est passé devant moi, il n’a pas crié.
Il n’a pas résisté.
Il m’a juste regardée.
Longtemps.
Et il a dit :
— Tu détruis notre vie pour rien.
J’ai senti les larmes me monter aux yeux.
Mais je ne lui ai pas donné la réponse qu’il attendait.
Je n’ai pas dit “désolée”.
Je n’ai pas dit “je t’aime”.
Je n’ai pas dit “attends”.
J’ai seulement répondu :
— Non. J’arrête de te laisser détruire la mienne.
La porte s’est refermée derrière lui.
Et pour la première fois depuis très longtemps, l’appartement était silencieux sans que j’aie peur de ce silence.
Je n’ai presque pas dormi.
À quatre heures du matin, mon père est arrivé de Grenoble.
Je ne lui avais dit que trois phrases au téléphone.