Le chiffre tomba comme un couperet dans la pièce. Sienna retint un hoquet. Julian ouvrit de grands yeux, les doigts tremblants en composant son code sur le terminal sans fil tendu par le directeur.
Un bip sonore, strident, déchira le silence de la pièce.
Transaction refusée. Dépassement de plafond.
Julian tenta de nouveau, la sueur perlée au front. « Il y a une erreur technique avec le réseau. Réessayez. »
Deuxième bip. Même verdict implacable.
« Monsieur Mercer, » poursuivit le directeur dont le ton avait perdu toute nuance de chaleur commerciale. « La politique de l’établissement est stricte. Sans moyen de paiement valide immédiat pour couvrir l’intégralité du séjour ou la libération des lieux, nous ne pouvons vous autoriser à rester dans cette aile de l’hôtel. De surcroît, les frais engagés pour la première nuit et les commandes de restauration déjà livrées restent sous votre responsabilité légale. Vous avez trente minutes pour rassembler vos effets personnels et libérer la suite. Si vous refusez, les autorités du comté de Maui seront contactées sur-le-champ pour grivèlerie d’hébergement. »
La porte claqua doucement derrière le personnel hôtelier, laissant Julian et Sienna dans un silence glacial.
« Julian… qu’est-ce que ça veut dire ? » chuchota Sienna, la voix brisée, son masque d’assurance commençant à se craqueler. « Tu m’avais dit que tu gérais tout ! Que tu avais des fonds illimités ! Tu m’avais promis que nous serions traités comme des rois ! »
« Tais-toi ! » aboya-t-il, paniqué, perdant pour la première fois son calme impassible. « C’est Clara… Cette petite peste a tout calculé. Mais elle ne s’en tirera pas comme ça. »
Il se jeta sur son ordinateur portable, l’ouvrit précipitamment sur la table basse et se connecta au réseau local pour vérifier ses soldes bancaires. Ce qu’il découvrit le pétrifia.
Clara n’avait pas seulement annulé sa propre présence. Dès son retour à New York, elle avait enclenché une procédure juridique impitoyable. Les comptes bancaires conjoints, alimentés à quatre-vingts pour cent par les dividendes de la société de gestion de mon père et sur lesquels Julian puisait sans vergogne pour entretenir son train de vie somptuaire, avaient été gelés à titre conservatoire pour suspicion de malversations financières. Julian n’avait plus accès qu’à son compte personnel de salaire, un compte lourdement grevé par les traites d’une berline allemande qu’il venait d’acheter à crédit pour épater la galerie.
Pire encore : un courriel urgent du directeur général de son fonds d’investissement clignotait en rouge dans sa boîte professionnelle. Le titre était explicite : Convocation disciplinaire immédiate et mise à pied conservatoire.
Clara n’avait pas perdu une minute. Avant même de quitter l’aéroport JFK, elle avait transféré aux membres du conseil d’administration et au département des ressources humaines un dossier complet, constitué au cours des trois dernières semaines par un détective privé chevronné.
Le dossier contenait des dizaines de reçus de notes de frais professionnelles présentées par Julian au cours des six derniers mois : des séjours dans des hôtels de charme dans les Hamptons, des dîners dans des restaurants trois étoiles à Manhattan, des billets de train pour deux personnes et des achats chez des joailliers haut de gamme. Tous ces frais avaient été indûment enregistrés comme des « dépenses de représentation pour prospection de clients fortunés ». À chaque facture était jointe la photo correspondante : Julian et Sienna, main dans la main sur une plage privée ; Julian offrant un bracelet Cartier à Sienna dans un salon discret ; Julian signant l’addition d’un dîner à deux mille dollars pendant qu’il prétendait négocier un portefeuille obligataire.
Julian avait utilisé les fonds de l’entreprise pour financer sa liaison clandestine. Et pour couronner le tout, le fameux « rapport urgent » que Sienna était censée rédiger à Hawaï n’existait même pas dans les registres du département d’audit.
En quelques minutes, le monde doré de Julian Mercer s’était effondré. Il n’était plus le courtier élégant en passe de devenir associé ; il était un gestionnaire accusé de fraude interne, sous le coup d’une plainte pénale imminente, ruiné et bloqué à des milliers de kilomètres de New York avec sa complice.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » sanglota Sienna, voyant ses rêves de grand luxe s’évaporer. « Où est-ce qu’on va dormir ? Je n’ai pas assez d’argent sur mes cartes pour payer une chambre pareille ! Mes économies ne suffiront même pas à payer le vol de retour ! »
« On prend ce qu’on peut et on dégage d’ici avant que la police n’arrive, » cracha Julian entre ses dents, jetant ses affaires en désordre dans sa valise de marque.
Une demi-heure plus tard, sous le regard méprisant du personnel de sécurité, les deux amants furent escortés à travers le hall d’entrée monumental de l’hôtel. La robe blanche de Sienna, froissée par la précipitation, n’avait plus rien de nuptial. Le costume de Julian était trempé d’une sueur nerveuse. Dehors, la nuit tropicale était tombée, lourde et étouffante. Sans transfert disponible et refusant de payer un taxi privé dont ils n’avaient plus les moyens, ils durent traîner leurs bagages luxueux le long d’une route secondaire mal éclairée, à la recherche d’un motel économique de bord de route.
Ils finirent par échouer dans une pension miteuse située à trois kilomètres du complexe hôtelier, un bâtiment aux murs léchés par l’humidité où le néon d’entrée clignotait d’une lueur blafarde. La chambre sentait l’eau de javel et le tabac froid. Le climatiseur crachotait un air tiède et bruyant. C’était tout ce que la carte de crédit personnelle de Julian, vidée par les frais d’annulation de l’hôtel de luxe, pouvait encore s’offrir.
Assise sur le lit au couvre-lit usé, Sienna le fixa avec un dégoût à peine voilé. L’illusion s’était dissoute. Julian n’était pas le millionnaire providentiel qu’elle avait séduit pour gravir l’échelle sociale ; il n’était qu’un imposteur suspendu de ses fonctions, dépendant de l’argent d’une femme qu’il avait grossièrement sous-estimée.