« Ceci est l’assignation en référé d’expulsion et de liquidation judiciaire de la communauté rédigée ce matin même par Maître Morozova. Le tribunal a d’ores et déjà été saisi. Je refuse catégoriquement tout arrangement à l’amiable. L’appartement sera mis aux enchères publiques sous scellés judiciaires. Aucun de vous n’aura le privilège d’y habiter. Le produit de la vente sera consigné et, grâce aux preuves bancaires établissant que j’ai payé la quasi-totalité des traites et que mon mari a siphonné nos réserves, mes avocats réclameront quatre-vingt-cinq pour cent de la valeur vénale de ce logement. Nikolaï se retrouvera avec des miettes, qui partiront directement pour rembourser ses créanciers. »
Elle prit enfin le troisième document :
« Et enfin, Zinaida Pavlovna… Ceci est une dénonciation formelle pour fraude fiscale et donation déguisée adressée au parquet financier de notre oblast. Car dans votre contrat de cession avec Svetlana, vous avez faussement déclaré une vente sans contrepartie financière pour éluder les taxes de mutation, tout en percevant des versements en espèces sur un compte non déclaré. Maître Morozova a déjà transmis les éléments probants au procureur général. »
Zinaida Pavlovna s’effondra sur sa chaise, la main plaquée sur sa poitrine, cherchant de l’air comme un poisson hors de l’eau. Son autorité tyrannique venait de voler en éclats ; son visage n’était plus qu’un masque fripé de terreur pure.
« Tu… tu ne peux pas faire ça… » souffla la matriarche, la voix brisée par l’effroi. « Nous sommes une famille… On ne traîne pas sa famille devant les tribunaux… »
« Vous n’êtes pas ma famille, » répondit Marina, les yeux brûlants d’une détermination glacée. « Vous n’avez été pour moi qu’une assemblée de parasites, assoiffés de sang, méprisants et sans honneur. Vous avez cru pouvoir fouler aux pieds douze années de mes sacrifices sans qu’il n’y ait de conséquences ? Vous pensiez que ma gentillesse était une faiblesse ? »
Elle désigna la porte de sortie, grande ouverte sur le palier.
« Sortez. Tous autant que vous êtes. Immédiatement. Si dans cinq minutes vous êtes encore sur ce paillasson, j’appelle les forces de police pour violation de domicile et menaces sous mon toit. Les agents de sécurité de l’immeuble ont déjà été prévenus en bas. »
Tamara attrapa sa fille par le bras et recula précipitamment vers l’entrée, tirant Svetka qui sanglotait désormais de panique en réalisant que son don d’appartement venait de se transformer en dossier criminel. Artyom lança un regard assassin à sa mère, lui cracha presque aux pieds, avant de claquer furieusement la porte en partant dans la cage d’escalier sans se retourner.
Zinaida Pavlovna peinait à se tenir debout. Elle chercha le bras de Nikolaï pour s’appuyer, mais pour la première fois de son existence, le fils aîné se déroba. Il recula d’un pas, refusant de toucher la main de sa mère.
La vieille femme, abandonnée de tous, quitta les lieux en traînant les pieds, courbée sous le poids de sa propre trahison révélée au grand jour.
Dans la cuisine dévastée, il ne restait plus que Marina et Nikolaï.
L’homme tomba à genoux sur le lino taché. Il prit sa tête dans ses mains, secoué de sanglots violents, écœuré de lui-même, terrassé par l’ampleur du désastre qu’il avait lui-même orchestré par couardise.
« Marina… Pardonne-moi… Je t’en supplie, Marina… J’étais coincé… Maman me faisait du chantage avec les créanciers d’Artyom… Je ne savais pas quoi faire… Je t’aime, c’est toi ma femme, je ferai tout ce que tu veux, ne me détruis pas… »
Marina s’approcha de lui. Elle le regarda du haut de toute sa stature. Il n’y avait en elle ni haine résiduelle, ni pitié. Seulement un vide sidéral.
« Lève-toi, Nikolaï. Ne t’humilie pas davantage, c’est pitoyable. »
Il leva des yeux rougis et larmoyants vers elle.
« On peut recommencer… On vend cet endroit et on part loin d’eux… Rien que tous les deux… »
« Il n’y a plus de nous deux, » prononça-t-elle distinctement. « Il n’y a plus jamais eu de nous deux dès l’instant où tu es resté muet près du réfrigérateur, pendant que ta mère exigeait ma part. Ce jour-là, tu as choisi ton camp. Maintenant, assume les ruines de ton choix. Tes affaires sont emballées dans les deux valises dans le vestibule. Prends-les et disparais. Mes avocats te contacteront pour le reste. »
Nikolaï comprit qu’aucune larme, aucun suppliement ne ferait fléchir la femme qu’il avait trahie. Il se releva lourdement, rassembla ses deux sacs dans l’entrée et franchit le seuil sans oser un dernier regard. La porte d’entrée se referma derrière lui avec un claquement sec, scellant définitivement le chapitre le plus sombre de la vie de Marina.
Les six mois qui suivirent furent une véritable tornade judiciaire, mais Marina ne faiblit jamais. Guidée par Maître Morozova, elle tint tête à toutes les pressions.
L’appartement de la discorde fut vendu aux enchères publiques sous la supervision du tribunal. Grâce aux états de frais, aux justificatifs de virements et à la reconnaissance de dette accablante, le jugement fut sans appel : Marina perçut près de quatre-vingt pour cent du capital issu de la vente, tandis que la part congrue attribuée à Nikolaï fut immédiatement saisie par les créanciers judiciaires d’Artyom.
L’enquête fiscale ouverte contre Zinaida Pavlovna contraignit cette dernière à annuler la donation faite à Svetka pour régler des pénalités financières exorbitantes. Brouillée à mort avec sa sœur Tamara et honnie par ses deux fils qui lui reprochaient la destruction de leurs vies, la vieille femme se retrouva seule dans son grand appartement aux papiers peints fanés, prisonnière de son avarice et rongée par l’amertume.
Artyom, acculé par des dettes qu’il ne pouvait plus transférer sur les épaules des autres, dut quitter la région pour trouver un travail manuel harassant dans les mines du Nord, loin des salons confortables qu’il espérait voler. Quant à Nikolaï, déchu de son statut d’homme respectable, divorcé et dépouillé de tout patrimoine, il loua une misérable chambre mansardée dans une banlieue dortoir, passant ses soirées solitaires à ressasser le prix impardonnable de sa servilité filiale.