Le nom de sa fille a agi comme une décharge électrique dans ses veines empoisonnées. Il a poussé un gémissement rauque, a pris appui sur son genou valide et s’est redressé de quelques centimètres, juste assez pour que je puisse glisser son bras lourd par-dessus mes épaules.

Vanessa s’avançait déjà, la barre de fer levée à deux mains, prête à nous fracasser le crâne.

« Espèce de garce ! Tu crois que tu vas t’en sortir ? Personne ne te croira ! C’est ma parole contre la vôtre ! Je suis expert judiciaire ! Vous n’êtes rien ! »

Elle a abattu la barre d’acier.

Le coup n’a pas atteint ma tête. Daniel, dans un dernier sursaut de conscience protectrice, a levé son avant-bras gauche pour parer l’assaut. L’os a craqué avec un bruit sec et écœurant sous l’impact. Daniel a hurlé de douleur, mais dans le même mouvement, de sa main droite valide, il a agrippé les cheveux de Vanessa avec la même force désespérée qu’il avait employée pour sauver sa fille trois jours plus tôt, et a tiré sa tête vers le bas de toutes ses forces restantes.

Vanessa a trébuché en avant. J’ai lâché Daniel une demi-seconde, attrapé le battant lourd de la portière blindée du véhicule et je l’ai refermé avec toute la violence de ma terreur accumulée directement contre le visage de la thérapeute.

Le bruit sourd de l’acier contre les os du nez et de la mâchoire a résonné dans la nuit. Vanessa s’est effondrée en arrière sur le marbre des marches, inerte, le visage ensanglanté, les yeux révulsés vers le ciel d’encre.

J’ai poussé Daniel sur le siège passager avant sans ménagement, j’ai claqué sa portière, contourné le capot fumant sous les rafales de pluie et sauté derrière le volant.

Cette fois, personne ne nous a arrêtés.

La voiture s’est arrachée à l’enfer de la villa, laissant derrière elle les corps brisés de Vanessa et de Marc Vaneck étalés dans la boue du jardin de façade.

Sur la banquette arrière, Lily pleurait doucement, mais ce n’étaient plus des larmes de panique. C’étaient des larmes de décharge nerveuse, le relâchement d’une pression insoutenable qui avait pesé sur ses épaules d’enfant depuis des semaines.

À côté de moi, Daniel respirait par saccades, le bras fracturé pendant mollement le long de sa cuisse, sa tête renversée contre l’appuie-tête. Ses doigts ont cherché les miens sur le levier de vitesse. Sa prise était faible, glacée, mais désespérément vivante.

« Claire… » a-t-il murmuré, la bouche pâteuse, luttant contre le sommeil chimique qui tentait de l’emporter. « Le commissariat… central. Ne t’arrête… nulle part ailleurs. »

« Je sais, Daniel. Tais-toi maintenant. Reste avec moi. Garde les yeux ouverts. »

J’ai allumé les feux de détresse et j’ai roulé à tombeau ouvert sur l’autoroute déserte, fendant les nappes d’eau qui recouvraient le bitume comme un miroir noir. Les essuie-glaces battaient à une cadence frénétique, balayant le pare-brise fissuré qui laissait s’infiltrer un filet d’air glacial et humide.

Trente minutes plus tard, les gyrophares bleus du commissariat central de la métropole ont troué la nuit pluvieuse.

Je n’ai pas pris la peine de chercher une place de stationnement. J’ai immobilisé le 4×4 éventré en plein milieu de la cour d’honneur, devant les marches du poste de police, faisant crisser les freins sur les dalles de béton.

Avant même que les agents de garde ne sortent en portant la main à leur étui, j’avais ouvert ma portière et celle de Lily. Je l’ai prise dans mes bras, serrant son petit corps chaud contre ma poitrine trempée. Daniel gisait sur le siège passager, inconscient mais respirant régulièrement, terrassé par le sédatif et la douleur de sa fracture ouverte.

« Au secours ! » ai-je crié de toute la force de mes poumons, brisant le silence policé de la cour. « Appelez une ambulance ! C’est une tentative de meurtre et d’enlèvement ! »

Quatre officiers en uniforme ont accouru, alertés par le spectacle de ce véhicule criblé d’un impact de balle et maculé de sang. L’un d’eux, un brigadier aux cheveux gris et au regard acéré, a tout de suite compris que nous ne représentions pas une menace. Il a retiré son propre blouson imperméable pour en envelopper les épaules nues de Lily tout en appelant le SAMU par sa radio de poitrine avec un calme professionnel réconfortant.

On m’a fait asseoir dans une salle d’attente chauffée, un gobelet de café brûlant entre les mains, tandis que les médecins du SAMU prenaient Daniel en charge sur un brancard dans la cour.

Avant qu’ils ne l’embarquent vers l’hôpital universitaire, j’ai couru vers lui. Les ambulanciers avaient déjà posé une attelle sur son bras gauche et lui avaient injecté un antagoniste pour neutraliser le poison de la seringue. Ses yeux se sont entrouverts, vagues, troublés par les néons blafards de l’ambulance.

« Claire… » a-t-il soufflé sous son masque à oxygène.

« Elle va bien, Daniel, » ai-je dit en posant ma main sur son front brûlant. « Lily est en sécurité. Tout est fini. »

Une larme a glissé sur sa tempe pour se perdre dans ses cheveux collés par la pluie. Il a fermé les yeux, rassuré, abandonnant enfin le combat qu’il menait seul depuis de trop longs jours.

L’enquête qui a suivi a mis à nu l’une des machinations financières les plus sordides que la brigade financière et la brigade de protection des mineurs aient eu à traiter au cours de la dernière décennie.

Les perquisitions menées la nuit même à la villa de Vanessa par les équipes d’intervention ont permis de retrouver Marc Vaneck, la hanche brisée et souffrant d’une hémorragie interne sévère, rampant encore vers son arme dans les buissons de buis. Vanessa, quant à elle, présentait un traumatisme crânien et une fracture faciale complexe, mais ses jours n’étaient pas en danger.