Je n’ai pas hésité une seconde. L’instinct maternel est un filtre impitoyable qui balaye les scrupules et les hésitations morales. J’ai soulevé Lily dans mes bras, sentant ses petites jambes s’enrouler autour de mes hanches, et j’ai couru vers la sortie à travers le couloir plongé dans la pénombre.
Derrière moi, le bruit de la lutte était féroce : des meubles renversés, le souffle court de Daniel qui commençait déjà à s’alourdir sous l’effet du puissant sédatif qu’il venait de recevoir, et les imprécations rageuses de Vanessa qui criait des menaces de mort.
En franchissant la porte d’entrée, la pluie battante m’a frappée comme une gifle glacée. L’obscurité était presque totale dans cette allée bordée de thuyas géants. Le gros véhicule tout-terrain de Daniel était garé en travers de l’allée, les phares encore allumés balayant le déluge de rideaux d’eau blanche. Le moteur tournait au ralenti avec un ronronnement sourd.
J’ai ouvert la portière arrière, attaché Lily à la hâte sur la banquette en lui criant de baisser la tête et de fermer les yeux quoi qu’il arrive.
« Maman, et papa ? » pleurait-elle, les yeux écarquillés de terreur sous sa frange mouillée. « Il ne vient pas ? »
« Papa nous rejoint, ma chérie. Baisse la tête ! »
Je me suis glissée derrière le volant, les mains glissantes de pluie et de sueur. Au moment où j’enclenchais la marche arrière, une silhouette a surgi des ombres projetées par le porche de la villa.
Ce n’était pas Daniel.
C’était un homme de haute taille, vêtu d’un imperméable sombre, une casquette de pluie rabattue sur le front. Marc Vaneck. L’associé. Il n’avait jamais attendu les nouvelles chez lui. Il était sur place, tapi dans l’ombre, pour s’assurer que le travail de Vanessa soit mené à son terme sans accroc.
Vaneck s’est avancé directement vers le capot du véhicule, sortant une arme de poing de sous son manteau, le bras tendu, le visage impassible sous la lumière crue des phares xénon. Il n’avait plus rien du collègue charmant qui venait dîner à la maison le dimanche midi en apportant des gâteaux pour Lily. Il n’était plus qu’un assassin méthodique prêt à tout nettoyer.
Un coup de feu a claqué, étouffé par le fracas de l’averse. Le pare-brise s’est étoilé en un réseau complexe de toiles d’araignée juste devant mes yeux, projetant des micro-éclats de verre sur le tableau de bord.
Lily a poussé un hurlement strident à l’arrière.
La peur m’a quittée en une milliseconde pour laisser place à une fureur primitive, animale. Cet homme voulait tuer mon enfant pour des lignes de crédit et des pourcentages d’actions dans un cabinet d’architectes.
J’ai écrasé la pédale d’accélérateur de tout mon poids.
Le moteur de trois litres a rugi. Les quatre roues motrices ont mordu le gravier de l’allée, projetant des gerbes de boue et de cailloux. La masse de deux tonnes a bondi en avant.
Les yeux de Vaneck se sont écarquillés dans les phares. Il a tenté un saut désespéré sur le côté pour éviter le choc, mais l’aile avant droite l’a fauché de plein fouet au niveau du bassin. Son corps a heurté violemment le capot avant de rebondir sur le montant du pare-brise et d’être projeté plusieurs mètres plus loin dans les buissons de lauriers qui bordaient la clôture. Son arme a volé dans l’herbe haute et a disparu dans la nuit.
Je n’ai pas regardé s’il bougeait encore. J’ai braqué le volant, fait déraper le train arrière sur le bitume inondé de l’avenue déserte, et j’ai accéléré à fond vers la route nationale.
Dans le rétroviseur central, j’ai vu la porte de la maison s’ouvrir à la volée.
Une silhouette titubante en est sortie, s’écroulant lourdement sur les marches du perron avant de ramper dans l’allée sous le déluge. Daniel. Il était vivant, mais son corps ne lui obéissait presque plus. Derrière lui, Vanessa est apparue sur le seuil, une barre de fer à la main, le visage maculé de sang, hurlant dans le vide comme une bête furieuse privée de sa proie.
J’ai serré les dents. Chaque cellule de mon corps me criait de fuir, d’appuyer sur l’accélérateur et de mettre le plus de kilomètres possible entre ces monstres et ma fille. Mais je voyais Daniel, à plat ventre dans la boue, tendant un bras impuissant vers les feux arrière de notre véhicule, prêt à mourir là pour nous avoir offert ces quelques secondes d’avance.
Il avait été maladroit, distant, parfois incapable de gérer la pression d’un quotidien étouffant, mais il n’avait jamais levé la main sur Lily. Il avait sauvé sa vie mardi soir en lui extirpant cette bille de la gorge. Et en cet instant, il payait de son sang la protection de ce qui nous restait de plus précieux.
« Accroche-toi, Lily ! » ai-je crié en écrasant le frein.
Le véhicule est parti en tête-à-queue sur la chaussée détrempée avant de s’immobiliser en travers de la route. J’ai enclenché la marche arrière avec une violence rageuse, le moteur hurlant à plein régime. J’ai reculé à toute allure dans l’allée, défonçant le portail électrique en fer forgé qui commençait à se refermer sur des capteurs défaillants.
Le pare-chocs arrière a percuté le pilier en maçonnerie dans un grincement de tôle déchirée, mais la voiture a continué sa course jusqu’au pied du perron, balayant l’allée d’un demi-tour au frein à main qui a aspergé Vanessa d’une vague d’eau boueuse.
Vanessa a reculé, éblouie par les phares de recul, levant sa barre de fer avec un rictus de démence.
Je n’ai pas quitté mon siège. J’ai ouvert la portière conducteur, tiré le levier de vitesse sur le point mort, sauté dehors et attrapé Daniel par le col de sa veste trempée. Il pesait une tonne, ses paupières papillonnaient déjà sous l’effet du toxique qui envahissait son système nerveux.
« Lève-toi ! » lui ai-je hurlé au visage, sous les trombes d’eau qui nous noyaient les yeux. « Daniel, regarde-moi ! Lève-toi pour Lily ! »