« Vous n’avez aucun droit de contester les décisions prises avant votre arrivée ! »
« Je ne conteste pas sans raison. Je souhaite que Thibaut puisse examiner les documents. »
Son visage se crispa.
« Vous essayez de retourner mon fils contre moi. »
Je secouai la tête.
« Non, madame. »
Elle se leva.
« Alors laissez ces registres tranquilles. »
Je refusai.
Pour la première fois, je vis une véritable inquiétude traverser son regard.
Sur le moment, je crus qu’elle avait simplement peur de perdre son autorité.
Je découvrirais bientôt qu’elle avait beaucoup plus à cacher.
Le grand banquet fut organisé quelques jours plus tard.
Des nobles des domaines voisins avaient été invités.
La salle était magnifique.
De hautes fenêtres gothiques laissaient entrer un soleil éclatant.
Les tapisseries rouges et dorées décoraient les murs de pierre claire.
Des fleurs fraîches ornaient la longue table.
Les serviteurs disposaient les plats et remplissaient les coupes d’étain.
Thibaut m’avait demandé de m’asseoir à sa droite.
C’était ma place en tant que son épouse.
Lorsque je m’approchai, Marguerite se tenait déjà près du siège.
Béatrice lui murmurait quelque chose à l’oreille.
Je m’inclinai poliment.
« Madame. »
Marguerite ne me salua pas.
Elle désigna une place plus éloignée.
« Vous vous installerez là-bas. »
Je regardai le siège.
Il se trouvait à l’extrémité de la table, près du passage des serviteurs.
« Thibaut m’a demandé de m’asseoir auprès de lui. »
Elle serra les lèvres.
« Mon fils ne comprend pas toujours les usages de sa propre maison. »
Je pris une inspiration.
« Je ne souhaite pas vous manquer de respect. »
Béatrice intervint.
« Alors obéissez. »
Je refusai de reculer.
Et Marguerite perdit soudain tout contrôle.
Après que Thibaut m’eut conduite au siège d’honneur, le silence demeura pesant.
Ma belle-mère se tenait debout, tremblante de rage.
« Tu me déshonores devant tous nos invités ! » lança-t-elle à son fils.
Thibaut la regarda froidement.
« Vous venez de frapper mon épouse devant ces mêmes invités. »
Elle ouvrit la bouche.
Mais il poursuivit :
« Et vous vouliez la chasser d’une place que je lui ai moi-même donnée. »
Béatrice tenta d’intervenir.
« Monseigneur, votre mère cherchait seulement à préserver les traditions. »
Thibaut se tourna vers elle.
« Aucune tradition ne donne le droit de maltraiter Jeanne. »
Béatrice baissa les yeux.
Puis mon mari demanda qu’on apporte les registres prévus pour le conseil du lendemain.
Je vis Marguerite pâlir.
« Nous discuterons de cela plus tard », déclara-t-elle.
Thibaut secoua la tête.
« Non, mère. Nous allons commencer maintenant. »
Elle fit un pas vers la sortie.
« Je refuse de participer à cette humiliation ! »
Mais Étienne venait d’entrer avec une lourde caisse de documents.
Et son arrivée allait tout changer.
L’intendant déposa les registres sur la table.
Thibaut demanda aux invités concernés par les affaires du domaine de rester.
Les autres furent invités à rejoindre la galerie pour poursuivre les festivités.
Marguerite sembla soulagée de voir la salle se vider.
Mais Béatrice demeura près d’elle.
Étienne ouvrit un premier registre.
Il expliqua que plusieurs redevances exceptionnelles avaient été prélevées sur les villageois.
Certaines étaient officiellement destinées à l’entretien des granges.
D’autres à la réparation des chemins.
Pourtant, aucune dépense correspondante n’apparaissait dans les comptes.
Thibaut fronça les sourcils.
« Qui a autorisé ces prélèvements ? »
Étienne hésita.
Puis il désigna une signature.
« Dame Marguerite, monseigneur. »
Ma belle-mère redressa brusquement la tête.
« J’avais toute autorité pour administrer le domaine ! »
Thibaut examina le document.
« Et pourquoi certains paiements ont-ils été remis à un représentant de Dame Béatrice ? »
Un silence terrible suivit cette question.
Béatrice détourna immédiatement les yeux.
Je compris alors pourquoi les deux femmes avaient voulu m’écarter de la table.
Elles craignaient que ma présence ne pousse Thibaut à examiner les comptes.
Béatrice tenta d’expliquer que les sommes correspondaient à des avances consenties au domaine.
Mais lorsque Thibaut demanda les documents confirmant ces avances, elle n’en présenta aucun.
Étienne produisit alors plusieurs reçus.
Ils indiquaient que les versements avaient été effectués à intervalles réguliers.
Les montants étaient importants.
Et les villageois avaient été contraints de payer davantage pour les financer.
Je regardai Marguerite.
« Vous saviez que certaines familles n’avaient presque plus de grain. »
Elle me lança un regard furieux.
« Vous ne comprenez rien à la gestion d’une seigneurie ! »
Je me levai.
« Je comprends la faim. Je comprends une mère qui doit choisir lequel de ses enfants mangera. »
Marguerite ricana.
« Voilà encore vos discours de paysanne ! »
Thibaut frappa la table.
« ASSEZ ! »
Elle se tut.
Il lui demanda pourquoi ces versements n’avaient jamais été présentés au conseil.
Cette fois, elle ne trouva aucune réponse convaincante.
Puis Béatrice finit par avouer qu’elle avait reçu des sommes pour un arrangement privé conclu avec Marguerite.
L’argent devait contribuer à financer les dépenses de leurs deux maisons et certaines réceptions.
Elles avaient considéré ces prélèvements comme une compensation pour les responsabilités qu’elles exerçaient.
Mais les habitants n’avaient jamais été informés de cette destination.
Et Thibaut n’avait jamais donné son accord.
Mon mari resta longtemps silencieux.
Je voyais la douleur sur son visage.
Sa mère avait utilisé l’autorité qu’il lui avait laissée pour imposer des charges supplémentaires aux familles qui vivaient sur ses terres.
Et maintenant, elle avait essayé de m’humilier pour empêcher que cela soit découvert.
« Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? » demanda-t-il finalement.
Marguerite détourna les yeux.
« Parce que tu aurais écouté Jeanne. »
« J’aurais examiné les documents. »
« Et tu aurais préféré son jugement au mien ! »
Thibaut secoua lentement la tête.
« Ce n’est pas une question de préférence, mère. C’est une question de responsabilité. »
Marguerite éclata en sanglots.
« J’ai consacré ma vie à ce château ! »
Sa voix tremblait.
« Et maintenant une fille de paysans vient me prendre tout ce qui me reste ! »