Alessandro réorganisa méthodiquement son emploi du temps. Il délégua la gestion quotidienne et les voyages non essentiels à ses directeurs généraux, se réservant uniquement les choix stratégiques à long terme. Chaque après-midi, à seize heures précises, son bureau se fermait. Qu’il fût en réunion avec un ministre ou un banquier étranger, il se levait, rangeait ses dossiers, et déclarait sans détour : « Messieurs, ma journée de travail est terminée. Ma fille m’attend pour le goûter. »

Au lieu d’affaiblir son autorité, cette intransigeance nouvelle lui conféra une stature inédite. Ses collaborateurs, loin de lui en tenir rigueur, découvrirent un homme plus calme, plus juste, plus à l’écoute, débarrassé de cette frénésie stérile qui use les âmes et détruit les organisations. Deux mois plus tard, plusieurs de ses cadres supérieurs avouèrent avoir eux-mêmes renoncé à des heures supplémentaires inutiles pour rentrer dîner auprès de leurs familles, inspirés par le choix de leur président.

La villa de Superga reprit vie. Le grand salon, jadis silencieux comme une galerie d’art abandonnée, s’emplit des éclats de rire de Sofia et des odeurs de cuisine mijotée par Elena, qui refusait catégoriquement que des traiteurs anonymes préparent les repas du soir. Le piano à queue, dont le couvercle de laque noire était resté baissé depuis la mort de Chiara, fut rouvert pour que Sofia puisse y faire ses premières gammes maladroites sous les applaudissements complices de son père.

Un an jour pour jour après le gala du Palazzo Bellini, le soir du neuvième anniversaire de Sofia, il n’y eut pas de grand banquet officiel, ni d’invités d’apparat. Sur la grande table de la salle à manger, il y avait simplement un gâteau au chocolat préparé à la maison, garni de neuf bougies dansantes.

Sofia était assise entre Alessandro et Elena. Devant elle, soigneusement posé sur la nappe blanche, se trouvait un petit cadre en bois clair. À l’intérieur, Alessandro avait fait encadrer le dessin de la fête des mères : la feuille blanche que Sofia avait rendue un an plus tôt, avec l’esquisse d’une montre au centre. Mais cette fois, autour de la montre, Alessandro avait dessiné de sa propre main le visage d’un homme souriant, avec une fossette très nette sur la joue droite, tenant fermement la main d’une petite fille et de son lapin en peluche.

« Fais un vœu, Sofia », dit doucement Elena en souriant.

La fillette regarda la flamme des bougies, puis elle leva les yeux vers son père, dont le regard brillait d’une paix qu’elle ne lui avait jamais connue.

« Je n’ai plus besoin de faire de vœu », murmura Sofia avant de souffler sur les flammes. « Tout ce que je voulais est déjà là. »

Dans la pénombre douce de la pièce, Alessandro serra la main de sa fille et celle d’Elena, sachant enfin, au plus profond de son être, qu’aucune fortune terrestre ne pourrait jamais égaler la splendeur d’un foyer réchauffé par l’amour, la vérité et le courage de tenir ses promesses.