Alessandro aida Sofia à enfiler son manteau de laine bordeaux, puis retira sa propre veste de smoking pour la poser sur les épaules d’Elena, car la brise d’automne piquait un peu. La gouvernante voulut protester, mais le regard appuyé d’Alessandro lui fit comprendre que tout refus serait vain.
Ils descendirent ensemble vers la Piazza Castello. Sofia marchait entre son père et Elena, tenant une main de chaque côté. De temps en temps, elle levait les pieds du sol pour se laisser balancer, un rire cristallin franchissant enfin ses lèvres, un rire d’enfant délivrée d’un fardeau trop lourd pour ses frêles épaules.
« Où allons-nous, papa ? » demanda-t-elle, les joues rosies par le froid.
« Quelque part où nous n’avons jamais le temps d’aller », répondit Alessandro.
Ils traversèrent les arcades désertes jusqu’à une petite pâtisserie de quartier encore ouverte près de la via Po, un établissement modeste à la vitrine embuée, où le maître chocolatier préparait les douceurs du lendemain. L’homme aux cheveux gris essuya ses mains sur son tablier blanc en voyant entrer ce trio inhabituel : un grand patron en bras de chemise de soie, une femme simple portant une veste d’homme trop grande, et une petite fille serrant un lapin en peluche abîmé.
« Bonsoir », dit le pâtissier avec un sourire chaleureux. « Qu’est-ce qui amène des noctambules si élégants à cette heure ? »
« Trois chocolats chauds à l’ancienne », commanda Alessandro en souriant. « Épais, avec beaucoup de crème fouettée. Et deux brioches tièdes, s’il vous plaît. »
Ils s’assirent tous les trois à une petite table ronde en fer forgé, près de la fenêtre. Pendant près d’une heure, dans l’odeur réconfortante du cacao et de la vanille, la parole se libéra sans retenue. Sofia raconta ses journées d’école, ses disputes insignifiantes avec sa camarade de pupitre, les histoires de fées qu’Elena inventait le soir pour l’aider à s’endormir, et la façon dont le lapin en peluche, nommé Barnabé, veillait sur ses rêves.
Alessandro écoutait avec une ferveur religieuse. Il découvrit des pans entiers de la vie de sa fille dont il ignorait tout : la couleur qu’elle détestait désormais, sa nouvelle passion pour les constellations, son rêve secret de voir l’océan en hiver. Pour la première fois depuis deux ans, il ne regarda pas son téléphone une seule fois. L’appareil, resté enfoui au fond de sa poche, vibra à plusieurs reprises, vibrant d’appels urgents, de messages alarmés de ses directeurs et de ses partenaires, avant de se taire définitivement lorsqu’Alessandro glissa discrètement le bouton sur silencieux.
« Elena », dit Alessandro au moment où le chocolatier apportait les tasses fumantes, « à partir de demain, tout va changer à la villa. Je ne veux plus que vous soyez une présence silencieuse dans l’ombre. Vous avez veillé sur Sofia comme si elle était de votre propre sang. Votre contrat de travail de gouvernante est terminé ce soir. »
Elena sursauta, posant brusquement sa tasse. Un voile d’inquiétude passa dans ses yeux clairs.
« Monsieur Valenti… si j’ai outpassé mes fonctions ce soir… je vous assure que je n’ai jamais voulu… »
« Vous ne comprenez pas », l’interrompit doucement Alessandro en posant sa main sur la sienne. « Je ne vous renvoie pas, Elena. Je vous demande, si vous l’acceptez, de devenir officiellement la tutrice et la directrice du foyer. Je veux que vous restiez parmi nous, non pas comme une employée assujettie aux ordres, mais comme un membre à part entière de cette famille que nous devons réapprendre à faire vivre. Sofia a besoin de vous. Et honnêtement, moi aussi, pour ne pas retomber dans mes vieux démons de l’urgence et du travail aveugle. »
Sofia leva les yeux de sa crème fouettée, un sourire radieux éclairant son visage barbouillé de chocolat.
« Tu restes avec nous, Elena ? Pour de vrai ? »
Elena regarda la petite fille, puis l’homme qui se tenait devant elle, métamorphosé par l’humilité. Elle comprit que ce n’était pas un caprice de riche pris d’un remords passager, mais une promesse gravée dans le roc.
« Oui, Sofia », répondit-elle d’une voix douce mais résolue. « Je reste. »
Le retour à la villa de Superga se fit dans le calme absolu de la nuit finissante. La grande maison aux hautes façades blanches, qui avait si souvent semblé n’être qu’un mausolée luxueux dédié au souvenir de Chiara, parut soudain plus chaleureuse.
Alessandro monta lui-même à l’étage pour border sa fille. Il s’assit sur le bord du lit, dans cette chambre où il n’entrait d’ordinaire que lorsque Sofia dormait déjà à poings fermés. Il attendit patiemment qu’elle brosse ses dents, qu’elle enfile son pyjama à rayures, et qu’elle installe Barnabé sous l’édredon.
« Papa ? » chuchota-t-elle en s’allongeant.
« Oui, mon ange ? »
« Tu seras là au réveil ? Demain matin, pour le chocolat ? »
Alessandro caressa le front tiède de sa fille, écartant une mèche de cheveux bruns.
« Demain matin, après-demain, et tous les matins qui suivront », affirma-t-il avec une tendresse infinie. « Même si le monde entier s’écroule dehors, je serai assis juste là, en face de toi. Je te le promets sur la mémoire de maman. »
Sofia poussa un long soupir d’apaisement, ferma les yeux, et en quelques instants, son souffle devint régulier et profond. Pour la première fois depuis des mois, la veilleuse du couloir n’eut pas besoin d’être allumée.
Les semaines qui suivirent marquèrent un bouleversement sans précédent dans la vie d’Alessandro Valenti et au sein de son groupe industriel. Les rumeurs de la soirée du Palazzo Bellini s’étaient répandues comme une traînée de poudre dans toute l’Italie. Certains commentateurs financiers avaient prédit une chute de la valeur des actions, affirmant qu’un dirigeant cédant publiquement à ses émotions perdait sa crédibilité sur les marchés.
La réalité fut tout autre.