La nuit passa dans une quiétude étrange, presque irréelle. Assis près de l’âtre crépitant, Arthur me raconta tout. La vérité sans fard, sans concessions sur ses erreurs passées, sur les choix impossibles auxquels il avait dû faire face. Il m’expliqua comment il avait réussi à faire plier les Varga à l’époque, et comment il s’était assuré que ma mère et moi ne manquions jamais de rien sur le plan matériel, par le biais de virements anonymes maquillés en bourses d’études et en aides familiales.
Mais alors que les premières lueurs de l’aube commençaient à blanchir les cimes des pins à travers les fentes des volets, un bruit sec déchira le silence de la forêt.
Le craquement d’une branche morte.
Puis un autre, plus proche.
Arthur se redressa d’un bond, ses réflexes de bête traquée reprenant le dessus en une fraction de seconde. Il éteignit la lampe d’un geste précis, plongeant la pièce dans la pénombre bleutée du petit matin. Il se glissa vers la fenêtre sud, écarta imperceptiblement le bois du volet et jeta un regard dehors.
Ses mâchoires se crispèrent.
— Maxime ? chuchotai-je, la peur me reprenant au ventre.
— Non, murmura Arthur, le visage assombri. Maxime n’est qu’un pantin. Les hommes qu’il avait engagés ont parlé. Les Varga sont là. Ils ont compris que je ne pouvais pas être à la fois ici et ailleurs. Ils veulent récupérer les dossiers avant que je ne les transmette aux autorités.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
Arthur se tourna vers moi. Son regard n’exprimait plus la mélancolie du père retrouvé, mais la froide détermination d’un homme qui n’a plus rien à perdre, sauf ce qu’il a de plus cher au monde. Il s’approcha de la cheminée, appuya sur une pierre de taille dissimulée dans le manteau en granit. Un pan de mur s’écarta dans un grincement discret, révélant un passage étroit et une mallette métallique noire.
Il prit la mallette et me la mit entre les mains.
— Écoute-moi très attentivement, Lili. Ce passage débouche sur une ancienne galerie de mine désaffectée qui mène à la route départementale inférieure, à un kilomètre d’ici. Au bout du tunnel, il y a une grange avec une vieille moto et un téléphone d’urgence relié directement à la brigade de gendarmerie de Saint-Amand. Cette mallette contient tous les originaux : les blanchiments d’argent, les faux titres, les enregistrements audio des chefs du cartel. C’est l’arme absolue pour les envoyer tous en prison pour le restant de leurs jours.
— Et toi ? Tu viens avec moi ! criai-je à voix basse, refusant de le lâcher.
— Ils sont déjà autour de la maison, Lili. Si je fuis avec toi, ils rattraperont notre piste en dix minutes. Il faut quelqu’un pour les retenir ici, pour faire diversion et faire sauter le verrou.
— Non ! Je viens à peine de te retrouver ! Je ne te laisserai pas mourir pour moi une deuxième fois !
Des larmes de rage et d’impuissance me brûlaient les yeux. Arthur posa ses mains calleuses sur mes joues, plongeant son regard dans le mien avec une intensité bouleversante.
— Je ne vais pas mourir, ma fille. Pas aujourd’hui. J’ai passé vingt ans à préparer cette fin de partie. Cette maison n’est pas seulement un refuge, c’est un piège. Mais pour que le piège fonctionne, l’appât doit être à l’intérieur. Fais-moi confiance, Lili. Pour la première fois de ta vie, fais confiance à ton père. Cours jusqu’à la grange, donne cette mallette au procureur, et fais éclater la vérité. Je te rejoindrai dès que ce sera fini. Je te le jure sur la mémoire de ta mère.
Un coup violent ébranla la porte d’entrée en chêne, suivi d’une sommation gutturale en langue étrangère. Les vitres vibrèrent sous l’impact.
— Pars ! Maintenant ! m’ordonna Arthur d’une voix sans réplique en me poussant doucement dans l’ouverture sombre du tunnel secret.
Le cœur déchiré, je jetai un dernier regard vers lui. Il me sourit, un sourire fier, lumineux, le sourire de l’homme sur la vieille photo argentique. Puis, la pierre de taille se referma lourdement, coupant court à nos adieux.
Je me retrouvai plongée dans le noir absolu, la mallette serrée contre ma poitrine. Ne cédant pas à la panique, je tâtonnai le long de la roche humide et commençai à courir, guidée par une étincelle de survie que je ne me connaissais pas. Derrière moi, étouffées par l’épaisseur de la terre et du granit, résonnèrent les premières détonations. Des tirs nourris, assourdissants, suivis de la voix puissante d’Arthur défiant ses assaillants.
Je courus sans m’arrêter, trébuchant sur les pierres saillantes, écorchant mes genoux et mes mains contre les parois rugueuses de la galerie. L’adrénaline effaçait la douleur. Je ne pensais qu’à une seule chose : sauver mon père, porter ces preuves à la lumière, anéantir ceux qui avaient détruit notre famille.
Soudain, une explosion titanesque fit trembler les entrailles de la montagne. Le sol sous mes pieds se souleva, projetant des nuages de poussière âcre et des gravats du plafond voûté. Le souffle de la déflagration me propulsa en avant, me faisant rouler sur le sol de glaise.
La maison.
Arthur avait piégé les lieux.
Un cri d’horreur s’échappa de ma gorge. Les larmes me brouillaient la vue alors que je me relevais péniblement, crachant la poussière. Était-il mort ? S’était-il sacrifié pour m’offrir ces précieuses minutes d’avance ? Le doute et la détresse menaçaient de me paralyser, mais la promesse qu’il m’avait faite résonna avec force dans mon esprit : « Fais confiance à ton père. »
Je repris ma course effrénée vers la lueur pâle qui s’esquissait enfin à l’extrémité de la galerie.
Je débouchai hors du tunnel au milieu des ronces, essoufflée, couverte de suie et de sang séché. Comme Arthur l’avait dit, une grange délabrée se dressait à quelques dizaines de mètres, tapie dans un creux de vallon. À l’intérieur, le vieux téléphone mural d’urgence fonctionnait encore. Décrochant le combiné d’une main fébrile, je composai le numéro d’urgence en hurlant notre localisation et l’imminence d’un carnage.