Arthur ouvrit la portière côté conducteur et se glissa derrière le volant. L’odeur du tabac brun, du cuir ancien et de la pluie séchée envahit l’habitacle exigu. Il posa le portefeuille sur le tableau de bord en plastique fendu, posa ses mains calleuses sur le volant et ferma les yeux un instant.
— Vous n’avez rien, Lili ? demanda-t-il doucement, retrouvant cette voix feutrée, presque brisée, qui contrastait si étrangement avec les éclats d’acier de tout à l’heure.
Ma voix se refusa à sortir au premier essai. Je dus déglutir péniblement pour humidifier ma gorge serrée par l’angoisse.
— Qui… qui êtes-vous ? parvins-je enfin à murmurer, serrant convulsivement sa vieille veste contre moi. Comment connaissez-vous mon prénom ? Et qu’est-ce que vous lui avez montré ?
Arthur ne démarra pas tout de suite. Il tourna la tête vers moi. Dans la pénombre de la cabine, à la lueur blafarde du plafonnier jauni, je pus enfin observer ses traits sans le filtre de la panique. Son visage était un réseau dense de rides profondes, gravées par les intempéries et le chagrin. Une longue cicatrice partait de sa tempe droite pour s’éteindre à la naissance de sa mâchoire. Mais ce qui me frappa, ce qui me fit retenir mon souffle, ce furent ses yeux.
Ces yeux gris-vert, mouchetés d’ambre.
Ces mêmes yeux que je voyais chaque matin dans le miroir depuis vingt-cinq ans.
— Je m’appelle Arthur Vaneau, murmura-t-il, les lèvres tremblantes. Mais pour toi… j’aurais dû être simplement papa.
Le mot flotta dans l’habitacle comme une déflagration silencieuse. Mon cerveau refusa d’abord de traiter l’information. C’était ridicule. Absurde. Une mauvaise plaisanterie orchestrée au milieu d’un cauchemar éveillé.
— C’est faux, répliquai-je avec une violence née du désespoir, le souffle court. Mon père est mort quand j’avais trois ans. Dans un incendie d’atelier à Lyon. Ma mère me l’a répété toute mon enfance. J’ai vu sa tombe. J’ai son certificat de décès !
Arthur hocha tristement la tête, sans aucune colère face à mon déni.
— Tu as vu une pierre tombale gravée pour protéger une petite fille, Lili. Et le certificat était le prix à payer pour que ceux qui me traquaient cessent de chercher ma famille.
D’une main mal assurée, il prit le petit carton jauni qui dépassait du portefeuille et me le tendit.
Mes doigts tremblaient tellement que j’eus du mal à le saisir. C’était une photographie argentique aux bords cornés. La surface était usée par des années de frottements contre le cuir. Sur le cliché, un homme beaucoup plus jeune, au regard éclatant et au sourire franc, tenait dans ses bras une enfant aux boucles brunes en train de rire aux éclats. La fillette portait une salopette rouge avec un petit soleil brodé sur la poche.
Je me figeai. Cette salopette, ma mère l’avait conservée dans une vieille malle au grenier jusqu’à son propre décès, survenu trois ans auparavant. C’était l’unique vêtement de ma petite enfance dont elle n’avait jamais voulu se séparer.
À côté de la photo, posée sur le plastique du tableau de bord, se trouvait la médaille de métal terni. Une médaille d’artisan-horloger de la ville de Lyon, frappée au nom d’Arthur Vaneau, avec au verso cette inscription gravée à la pointe : « Pour ma petite Lili, mon éternel printemps ».
Un sanglot sauvage, incontrôlable, monta du fond de mes entrailles pour m’exploser dans la gorge. Mes mains se mirent à trembler violemment, laissant choir la photographie sur mes genoux. Les digues cédaient les unes après les autres. La trahison abjecte de Maxime, l’effroi de la station-service, et maintenant ce gouffre temporel qui s’ouvrait sous mes pieds.
— Pourquoi ? hurlai-je presque, les larmes coulant sans retenue sur mes joues glacées. Si tu es vivant… pourquoi m’avoir laissée seule ? Maman est morte d’un cancer il y a trois ans ! J’ai passé des nuits entières à son chevet à regarder son cœur ralentir ! J’ai payé son enterrement toute seule ! J’ai affronté le monde sans personne ! Où étais-tu ? Pourquoi nous avoir abandonnées dans cette misère ?
Arthur encaissa mes reproches sans broncher, chaque mot semblant s’enfoncer en lui comme une lame rouillée. Il ferma les yeux, et pour la première fois, je vis une larme épaisse se frayer un chemin le long de sa cicatrice pour disparaître dans sa barbe poivre et sel.
— J’étais là, Lili, souffla-t-il d’une voix brisée. J’étais au fond de l’église le jour de l’enterrement de ta mère, caché derrière le troisième pilier. J’étais là quand tu as reçu ton diplôme d’arts graphiques. J’étais là, garé au coin de ta rue, quand tu as emménagé dans ton premier studio. J’étais l’ombre qui ne devait jamais t’approcher.
Il passa la première et relança le pick-up sur la chaussée humide. Les essuie-glaces grinçaient lourdement contre le pare-brise, balayant la brume nocturne qui s’épaississait à mesure que nous nous enfoncions dans les contreforts boisés de la région.
— À l’époque, continua Arthur en fixant la route, je n’étais pas seulement un artisan. J’étais un orfèvre et un faussaire exceptionnel. J’ai eu le malheur de fabriquer des pièces maîtresses et des matrices de titres financiers pour des gens très puissants et très dangereux, liés au réseau des Varga et à des pontes de la finance véreuse. Quand j’ai compris qu’ils prévoyaient d’éliminer ma famille dès le travail achevé pour effacer les traces, j’ai saboté leurs opérations et j’ai fait disparaître les coffres où ils blanchissaient leurs avoirs.
Il jeta un bref regard dans le rétroviseur, vérifiant instinctivement que personne ne nous suivait.
— La seule monnaie d’échange pour garantir la survie de ta mère et la tienne, c’était ma mort officielle et la promesse que je ne referais jamais surface. Ils ont accepté de vous laisser tranquilles à condition que je disparaisse de la surface de la terre. Mais j’avais gardé les preuves. Le portefeuille que j’ai montré à Maxime contenait la plaque d’immatriculation bancaire secrète des Varga et les copies des signatures compromettantes. Les caïds qui ont prêté de l’argent à Maxime savaient que si un cheveu de ma fille était touché, ces dossiers partiraient immédiatement vers la brigade financière et Europol.