— N’importe qui d’aveuglé par sa propre superficialité, oui, trancha Julien d’une voix froide comme la glace boréale. Voyez-vous, monsieur de La Tournelle — car je sais parfaitement qui vous êtes —, j’ai passé ma jeunesse à fabriquer des pièces au tour mécanique, douze heures par jour, pour bâtir une entreprise qui conçoit des technologies de pointe. Mes mains sont sales parce qu’elles travaillent. Mes vêtements sont tachés parce que je n’ai jamais eu honte de plonger dans le cambouis pour vérifier que les choses sont bien faites. Mais vous… vous êtes propre sur vous, et pourtant, vous êtes d’une crasse morale révoltante.
Maxime tomba presque à genoux, oubliant son costume de prix.
— Monsieur Vaneau, pardonnez-moi ! Je paierai le pressing, je paierai le nettoyage de votre véhicule, je…
— Vous ne paierez rien du tout, l’interrompit Julien en s’approchant à quelques centimètres de lui. Vous allez simplement subir les conséquences exactes de vos actes.
Julien se tourna vers Gilbert Martinet, qui attendait les ordres, les mains jointes et le front perlé de sueur.
— Gilbert.
— Oui, Monsieur Vaneau ?
— Le cabinet de gestion de patrimoine de monsieur de La Tournelle tente depuis trois mois d’obtenir un contrat de courtage exclusif pour la flotte d’entreprise de notre filiale logistique, n’est-ce pas ?
Maxime écarquilla les yeux, horrifié. Ce contrat représentait plus de quarante pour cent du chiffre d’affaires prévisionnel de son cabinet pour l’année à venir, le levier qui devait le sauver d’un endettement personnel catastrophique contracté pour maintenir son train de vie d’imposteur.
— C’est exact, monsieur, confirma Gilbert. Le dossier était sur votre bureau pour signature finale cette semaine.
— Rejetez l’offre immédiatement. Notifiez à l’ensemble de notre réseau bancaire et à nos partenaires d’affaires que nous coupons tout lien commercial avec son cabinet pour manquements éthiques graves. De plus, j’exige que les enregistrements des caméras de surveillance de la concession, qui couvrent cet angle de trottoir, soient transmis sans délai à notre service juridique.
Maxime sentit ses jambes se dérober sous lui. Il s’appuya contre le mur de la galerie pour ne pas s’effondrer.
— Non… s’il vous plaît ! Vous allez me ruiner ! Ma boîte ne survivra pas à ça ! C’était juste un jus d’orange, bon sang !
Julien posa la main sur la poignée de la portière en fibre de carbone de sa SF90. Il se retourna une dernière fois vers Maxime, dont le masque d’assurance était définitivement brisé, révélant la détresse pitoyable d’un enfant gâté face au monde réel.
— Ce n’était pas juste un jus d’orange, monsieur. C’était l’expression de votre mépris pour les gens qui bâtissent ce monde pendant que vous vous contentez de parader dessus. Vous pensiez humilier un homme sans défense parce que vous le croyiez pauvre. Apprenez aujourd’hui qu’on ne mesure jamais la puissance d’un être humain à la propreté de son costume, mais à la trace qu’il laisse derrière lui.
Julien prit place dans le baquet de cuir noir surpiqué de fil rouge. Le moteur V8 biturbo hybride s’éveilla dans un grondement rauque et profond, une onde de choc vibratoire qui fit trembler les vitrines des magasins de luxe et résonna dans la cage thoracique de la foule ébahie.
Sans un regard de plus pour les deux vaniteux réduits au néant, Julien enclencha la première vitesse. La sculpture nacrée s’élança avec une grâce féline, se fondant dans le flot de la circulation parisienne, laissant derrière elle une flaque de jus d’orange séchant lentement sur le macadam et deux âmes prétentieuses terrassées par le poids de leur propre médiocrité.