Julien ne broncha pas. Il ne vacilla même pas d’un millimètre. Ses épaules ne s’affaissèrent point sous l’affront. Lentement, avec un flegme terrifiant qui fit hésiter Maxime un bref instant, il porta son vieux chiffon à son visage et essuya patiemment ses yeux, retirant l’acidité piquante du jus sans jamais quitter Maxime du regard. Ses iris gris, d’une limpidité glaciale, semblaient transpercer l’homme en lin comme un rayon laser.

— Vous venez de commettre une très lourde erreur, monsieur, murmura Julien. Une erreur que votre compte en banque ne suffira probablement pas à réparer.

Maxime éclata d’un rire tonitruant, cherchant à reprendre l’ascendant devant les spectateurs qui s’amassaient en cercle à bonne distance.

— Ah oui ? Tu vas faire quoi ? Porter plainte pour dégradation de tes loques ? Tu veux que je te signe un chèque de dix euros pour racheter une salopette chez Emmaüs ? Tu n’es rien, entends-tu ? Une ordure sur le bas-côté. Maintenant tire-toi avant que j’appelle la sécurité du quartier pour qu’ils te dégagent à coups de matraque !

À cet instant précis, une berline noire aux vitres opaques freina doucement le long du trottoir, juste derrière la Ferrari. Deux hommes en costume sombre et oreillettes en spirale descendirent avec précipitation, affolés par l’attroupement. Au même moment, sortant de la boutique de haute horlogerie située à quelques pas, un homme chauve d’une cinquantaine d’années, portant un costume trois pièces impeccablement taillé et le badge distinctif des directeurs de concessions de prestige, arriva au pas de course.

C’était Gilbert Martinet, directeur exécutif du pôle régional Ferrari et des programmes spéciaux de personnalisation automobile.

— Mais qu’est-ce qui se passe ici ? s’écria Gilbert en fendant la foule. J’ai entendu des cris depuis la boutique…

Maxime, reconnaissant immédiatement le directeur chez qui il avait tenté en vain d’obtenir un rendez-vous VIP la semaine précédente pour réserver un créneau d’essai sur un modèle grand tourisme, retrouva aussitôt son sourire arrogant et mondain.

— Ah, monsieur Martinet ! Quelle coïncidence ! Vous arrivez à point nommé. Ne vous inquiétez pas, j’étais simplement en train de protéger cette merveille mécanique. Il y a un loqueteux, un vagabond crasseux qui rodait autour, prêt à rayer le vernis avec son vieux torchon plein de graisse. Je lui ai donné une bonne leçon pour lui apprendre le respect du bien d’autrui. Vous devriez renforcer le gardiennage dans cette rue, c’est inadmissible qu’une telle faune puisse approcher des véhicules de ce calibre.

Gilbert Martinet ne prêta aucune attention au monologue mielleux de Maxime. Ses yeux s’étaient posés sur l’homme immobile, trempé de jus d’orange, le chiffon noir à la main.

Le teint du directeur vira instantanément au gris cendre. Ses pupilles se dilatèrent d’une terreur pure, viscérale, de celle qui saisit un subordonné découvrant qu’il vient de marcher sur une mine antipersonnel. Sa mâchoire inférieure trembla un instant avant qu’il ne parvienne à articuler :

— M-Monsieur Vaneau… ? Mon Dieu… Monsieur Vaneau, que vous est-il arrivé ?

Maxime se figea, le sourire encore collé sur ses lèvres mais les yeux soudain vides de toute certitude. Chloé retint son souffle.

— Attendez… Monsieur Martinet, vous connaissez ce mendiant ? balbutia Maxime, sentant une faille sismique s’ouvrir sous ses pieds vernis.

Gilbert Martinet se tourna vers Maxime, le visage écarlate d’indignation et de fureur contenue.

— Un mendiant ? Êtes-vous complètement fou ? Ce monsieur est Julien Vaneau ! Propriétaire majoritaire du groupe holding Vaneau Dynamics, actionnaire de référence du pôle course et développement châssis, et ingénieur en chef qui a personnellement validé le diffuseur aérodynamique en titane de cette voiture !

Un murmure parcourut la foule. Les téléphones portables commencèrent à filmer discrètement la scène.

— Et cette voiture… continua Gilbert d’une voix qui montait dans les aigus sous l’effet du choc, cette voiture n’est pas une simple commande d’exposition ! C’est le prototype de validation numéro zéro, l’exemplaire personnel unique développé selon le cahier des charges de Monsieur Vaneau, livré ce matin même depuis l’usine de Maranello ! Il sortait tout juste de l’atelier technique souterrain où il finalisait lui-même les réglages de télémétrie avant de prendre la route !

Chloé lâcha son sac à main, qui retomba lourdement sur le pavé poussiéreux dans un bruit mat. Maxime ouvrit la bouche, la referma, incapable de produire le moindre son. L’air semblait s’être raréfié autour de lui. Ses mains se mirent à trembler de manière incontrôlable.

Julien, quant à lui, n’avait pas cillé. D’un geste fluide, il retira sa casquette tachée, dévoilant un front haut et un regard d’une sévérité absolue. Il sortit de la poche de sa salopette graisseuse un petit étui en cuir noir, d’où il extirpa une clé de contact sculptée dans un bloc d’aluminium massif, ornée du cheval cabré.

D’une simple pression du pouce, les feux de jour de la bête d’un million d’euros s’allumèrent dans un éclat bleuté foudroyant, tandis que les rétroviseurs se déployaient avec un sifflement mécanique d’une précision millimétrique. Les portières s’entrouvrirent automatiquement.

Julien se tourna vers l’un des agents de sécurité en costume qui s’était immédiatement posté à ses côtés, une serviette propre et une bouteille d’eau minérale à la main.

— Merci, Marc, dit Julien en s’essuyant méticuleusement le visage et les mains, retrouvant en quelques secondes une allure seigneuriale que sa tenue d’ouvrier n’avait fait que masquer aux yeux des sots.

Puis, il fixa Maxime. La terreur qui se lisait désormais dans le regard du jeune arrogant était presque pathétique. L’arrogance avait fondu pour laisser place à la lâcheté nue de ceux dont le pouvoir ne repose que sur l’apparence.

— Vous… vous êtes Julien Vaneau ? bégaya Maxime, les lèvres bleuies par l’angoisse. Le Vaneau de la holding… Monsieur Vaneau, je vous en supplie, je… je ne pouvais pas savoir ! C’est un terrible malentendu ! Avec vos vêtements, dans la rue… n’importe qui aurait pu croire…