À l’intérieur, les rangées de dossiers se dévoilèrent. Des liasses de billets pour les dépenses occultes, des passeports diplomatiques périmés, et surtout, un boîtier métallique noir scellé : le disque dur des sauvegardes patrimoniales. À côté gisait un classeur rouge marqué d’une étiquette manuscrite : Protocole Éléonore.
J’ouvris le classeur. C’était le dossier d’accusation complet que Charles et Julien s’apprêtaient à déposer quelques heures plus tard. Tout y était déjà rédigé, daté du jour même, signé par le docteur Vaneau : un faux certificat d’agression attestant que Julien avait reçu un coup de chandelier en cristal porté par sa mère, et que moi-même, « complice prise de panique », avais agressé mon beau-père avant de kidnapper la malade.
« Ils avaient tout prévu, chuchotai-je avec dégoût. Même la version de l’interne des urgences était anticipée : ils avaient prévu de déclarer que nous avions corrompu le personnel hospitalier. »
« Prends tout », ordonna Éléonore, d’une voix désormais dénuée de la moindre hésitation.
Je fourrai le disque dur, le classeur rouge et les relevés de comptes offshore dans un sac de coursier trouvé sous le bureau.
Soudain, le bip aigu du système d’alarme retentit au rez-de-chaussée.
Une porte claqua avec force. Des pas lourds et précipités résonnèrent dans l’escalier d’honneur.
« Je savais que leur satané GPS de la voiture de fonction m’alerterait si quelqu’un ouvrait le portail ! » hurla la voix rauque de Charles depuis le vestibule. « Julien, monte par le perron arrière ! Bloque l’escalier de service ! »
Mon sang se glaça. Ils n’avaient pas dormi de la nuit. Ils étaient restés aux aguets, prêts à bondir.
« Par ici ! » chuchotai-je en tirant Éléonore vers la porte dérobée menant aux anciennes chambres de bonnes sous les combles.
Mais à peine avions-nous franchi le seuil du bureau que la haute silhouette de Charles de Courcelles apparut au sommet du grand escalier.
Il portait un manteau de laine sombre, ses cheveux gris impeccablement lissés étaient en désordre, son visage aristocratique déformé par une fureur maniaque. Dans sa main droite, il ne tenait pas une arme, mais quelque chose de bien plus pervers : une seringue hypodermique en verre, prête à l’emploi.
« Éléonore, s’écria-t-il d’une voix mielleuse qui suintait la folie. Tu aggraves ton cas, ma chérie. Reviens ici tout de suite. Le docteur Vaneau est en bas dans la voiture. Une petite dose de sédatif, et tout ce vilain cauchemar sera terminé. Tu as eu une crise terrible cette nuit, tu as presque tué ton propre fils… »
« Assez, Charles ! » cria Éléonore en se dressant de toute sa taille, le menton levé, son bras plâtré en avant comme un bouclier. « Ton faux document de 1996 est mort ! Ton mensonge sur Arthur est mort ! Célia sait tout. La justice saura tout. »
Le regard de Charles vacilla un instant, glissant de sa femme au sac que je tenais serré contre ma poitrine. Son expression passa de la fausse sollicitude à une haine animale.
« Sale petite garce d’arriviste, cracha-t-il en me fixant avec des yeux exorbités. Tu croyais que tu allais entrer dans cette famille et tout nous prendre ? Tu n’es rien ! Une petite orpheline ramassée dans un cabinet de seconde zone ! Julien ! »
La porte derrière nous s’ouvrit à la volée.
Julien entra dans le couloir, bloquant notre retraite. Il avait troqué son smoking pour un jean et un blouson de cuir, sa main toujours bandée. Dans son regard, je vis une seconde d’hésitation en croisant le mien, mais la vue du sac de documents effaça le moindre reste d’humanité.
« Donne-moi ce sac, Célia, dit-il d’une voix blanche. Fais ce que mon père te dit. On dira à la police que tu as été manipulée par ma mère. Tu seras mise hors de cause. On annulera le mariage discrètement dans six mois, tu auras un chèque pour refaire ta vie ailleurs. Mais si tu t’obstines… tu plonges avec elle pour tentative d’homicide. Mon père a le bras long. Tu ne plaideras plus jamais de ta vie. Tu finiras en cellule. »
Je regardai Julien. L’homme à qui j’avais promis fidélité quatorze heures plus tôt devant cent cinquante invités.
« Tu es pathétique, Julien. Ton père a tué ton vrai géniteur, il a détruit ta mère pendant trente ans, et toi, tu lui lèche les bottes pour hériter d’un empire bâti sur du sang et des fausses factures. »
Son visage devint livide. La vérité le frappa comme une balle, mais au lieu de le libérer, elle le poussa à l’irréversible.
« Donne-moi ça ! » rugit-il en se jetant sur moi.
Julien était plus fort que moi, mais il n’avait qu’une seule main valide. Quand il tenta de m’attraper à la gorge, j’esquivai d’un pas chassé et utilisai la technique de dégagement que j’avais apprise lors de mes années de self-défense étudiante : je saisis son poignet blessé et tordis brutalement ses doigts fracturés vers l’extérieur.
Un hurlement de douleur déchira la gorge de mon mari. Il tomba à genoux sur le parquet, se tenant la main blessée contre le ventre, le visage convulsé de larmes de souffrance.
Charles poussa un juron et s’élança vers moi, la seringue levée.
Mais il n’eut pas le temps de faire deux pas.
Éléonore, puisant dans trente années de terreur accumulée une force surhumaine, saisit à deux mains un lourd candélabre en bronze massif posé sur une console murale et l’abattit de toute sa puissance sur le bras de son mari.
Le bruit sec de l’os qui craque résonna dans le couloir. La seringue tomba sur le tapis et vola en éclats. Charles s’effondra en poussant un gémissement pitoyable, tenant son épaule brisée, ses yeux écarquillés de stupeur devant la femme qu’il avait dominée et frappée en toute impunité pendant toute sa vie d’adulte.
« Ne me touche plus jamais, Charles, dit Éléonore, la voix d’un calme glacial, presque surnaturel. Ni à moi. Ni à ma belle-fille. »