Ma petite berline était garée le long des conteneurs de déchets hospitaliers. J’installai Éléonore sur le siège passager, calant son bras plâtré avec mon manteau. Dès que je tournai la clé de contact, les phares balayèrent la ruelle sombre.

À cinquante mètres de là, arrêtée en travers de l’allée menant au boulevard, la berline noire de mon mari était stationnée, moteur tournant, feux de croisement allumés comme deux yeux de fauve aux aguets.

Une portière s’ouvrit. Julien en sortit.

Il avait la main droite enveloppée d’un épais bandage blanc — résultat de sa chute brutale contre le coin en granit du plan de travail quand je l’avais repoussé pour m’extirper de son emprise. Son smoking était froissé, sa cravate défaite. Son visage n’avait plus rien du jeune cadre brillant et rassurant que j’avais épousé la veille. Ses traits étaient tirés par une haine pure, une rage froide d’homme dont la mécanique méticuleuse déraille pour la première fois.

Il s’avança au milieu de la voie pour me bloquer le passage, levant sa main valide dans un geste d’injonction impérieuse.

« Descends de cette voiture, Célia ! » hurla-t-il, sa voix perçant le ronronnement du moteur à travers la vitre. « Tu ne sais pas dans quoi tu t’embarques ! Rends ma mère à mon père, immédiatement ! »

À travers le pare-brise, je le fixai. J’avais aimé cet homme. J’avais cru à ses promesses d’avenir, à sa douceur étudiée, à ses déclarations sous les étoiles. Toute cette mise en scène n’avait été qu’une sélection calculée : il lui fallait une épouse docile, sans famille influente derrière elle — mes parents étant décédés dix ans plus tôt —, une juriste en début de carrière dont l’aura de probité servirait de caution morale parfaite quand viendrait l’heure d’enterrer sa mère sous tutelle.

« Qu’est-ce qu’on fait ? sanglota Éléonore, recroquevillée sur elle-même. Célia, il ne nous laissera pas passer. Charles est dans la voiture, je le sais… »

« Attachez votre ceinture, Éléonore », ordonnai-je d’un ton sec, sans détacher mon regard de celui de mon mari.

J’enclenchai la première vitesse.

J’écrasai l’accélérateur.

Le moteur hurla, les pneus crissèrent sur le bitume humide des urgences. Julien resta figé une seconde, persuadé que son autorité suffirait à me faire freiner, persuadé que la femme qu’il avait épousée ce matin fléchirait comme sa mère avait fléchi pendant quarante ans. Mais en voyant la calandre foncer droit sur lui sans le moindre ralentissement, son masque d’invulnérabilité se brisa net. Il plongea sur le bas-côté, roulant dans l’herbe grasse tandis que mon rétroviseur frôlait sa manche.

Je donnai un coup de volant sec, contournai la berline noire de Charles par le trottoir et m’engageai sur le boulevard désert à plus de quatre-vingts kilomètres à l’heure.

Dans le rétroviseur central, je vis les phares de Charles s’allumer avec frénésie et faire un demi-tour saccadé pour nous prendre en chasse. Mais à cette heure de la nuit, les feux de circulation clignotaient à l’orange sur les grands axes. Je connaissais ma ville par cœur : ses ruelles médiévales, ses passages pavés trop étroits pour leur grosse berline de luxe. Trois virages serrés, une descente abrupte vers le quartier du port fluvial sous les ponts ferroviaires, et les phares de mes poursuivants disparurent dans la brume matinale.

Nous étions seules. Mais nous étions en fuite, sans nulle part où aller.

« Pas chez toi, murmura Éléonore, la voix brisée par les cahots de la route. Ton appartement… Charles en a les clés en double depuis les préparatifs du mariage. Et ils préviendront la police. Ils diront que tu as agressé Julien, que tu as kidnappé une femme sénile en pleine crise de démence. Tu ne connais pas leurs appuis, Célia. Le procureur adjoint est un cousin germain de Charles. »

Un frisson me traversa la nuque. La machination n’était pas seulement familiale ; elle était institutionnelle. Tout était verrouillé.

« Où alors ? » demandai-je en ralentissant dans une ruelle sombre du vieux centre.

Éléonore posa sa main valide sur mon bras. « Il y a un endroit. Une propriété que mon père avait achetée sous un nom d’emprunt avant ma naissance, un petit pavillon de chasse désaffecté à l’orée de la forêt de Chante-Merle. Charles ne l’a jamais fait figurer sur les inventaires parce qu’il pensait que le bail emphytéotique avait expiré il y a trente ans. Mais j’ai continué à payer la taxe foncière en secret, avec l’argent de poche que je détournais euro par euro depuis quinze ans. »

Je la regardai, stupéfaite. Derrière la femme brisée et terrorisée, une étincelle de survie avait patiemment entretenu une braise pendant des décennies.

« Conduisez-moi », dis-je.

Il fallut quarante minutes de route départementale non éclairée, tous feux éteints dès que nous approchions d’un carrefour, pour atteindre la lisière de la forêt. Le pavillon n’était qu’une bâtisse basse en pierre de taille, dissimulée derrière un rideau de ronces géantes et de chênes séculaires. Le portail en fer forgé était rouillé, mais le cadenas céda sous la pression d’une clé plate qu’Éléonore gardait suspendue à une fine chaîne d’argent autour de son cou, dissimulée sous son chemisier.

Nous fîmes entrer la voiture sous un hangar effondré pour la soustraire aux regards d’éventuelles patrouilles ou caméras aériennes.

L’intérieur du pavillon sentait la cendre froide, la cire et le papier ancien. Pas d’électricité, mais de vieux radiateurs à gaz d’appoint fonctionnant sur bouteille et quelques lampes à pétrole.

Dès que la porte fut verrouillée de l’intérieur avec deux solides barres de fer, j’allumai une lampe tempête. La lueur jaune découpa nos ombres sur les murs lambrissés. J’étalai le contenu du dossier gris sur la grande table de chêne du salon.

« Racontez-moi tout, Éléonore. Sans rien omettre. Pourquoi maintenant ? Pourquoi avoir attendu ma nuit de noces pour tenter de fuir ? »

Éléonore s’assit lourdement sur une chaise à haut dossier, tenant son bras plâtré contre sa poitrine. Ses yeux noirs, d’une lucidité terrifiante, reflétaient la flamme vacillante de la mèche.