La porte s’ouvrit sans frapper.
Ce ne fut pas seulement Thomas qui entra. Éléonore était là aussi.
Elle portait son éternel manteau de cachemire bleu marine, impeccablement boutonné, son visage poudré d’où ne dépassait aucune mèche de ses cheveux gris impeccablement laqués. Elle dégageait cette odeur entêtante d’iris et de lavande qui m’avait si longtemps donné la nausée. Derrière elle, Thomas, les traits tirés mais l’allure assurée, le regard fuyant et lâche que je lui connaissais par cœur.
Éléonore ferma la porte derrière eux d’un coup de talon discret et s’avança vers le pied de mon lit. Elle ne regarda même pas les perfusions ni les moniteurs. Elle me toisa avec ce mépris souverain qui avait détruit mon estime de moi miette par miette.
« Tu as donc réussi à ramper jusqu’à la grille, Hélène, » dit-elle d’une voix basse, presque douce, une voix de salon mondain. « Quel spectacle indigne. Tu as de la chance que ce soit un agent de voirie qui t’ait ramassée avant que les voisins ne se réveillent. »
Thomas s’approcha du bord du lit. Il croisa les bras, un sourire narquois flottant sur ses lèvres fines.
« Tu as parlé au médecin, n’est-ce pas ? » demanda-t-il, baissant la voix. « Nous avons croisé ce petit urgentiste arrogant dans le couloir. Il nous a regardés bizarrement. Qu’est-ce que tu lui as raconté, ma chérie ? Que tu es tombée dans les escaliers comme d’habitude ? Ou tu as encore inventé des délires pour te rendre intéressante ? »
Je le regardai droit dans les yeux, refusant pour la première fois de baisser la tête.
« Je lui ai tout dit, Thomas. La canne. La chaussette dans ma bouche. La poudre de piment que ta mère a ordonné d’étaler sur mes plaies pour que ça cuise. Tout. »
Le silence dura trois secondes. Thomas esquissa un rire bref, sans joie, presque incrédule. Éléonore, elle, ne cilla même pas. Elle fit un pas de plus, appuyant ses mains gantées de cuir noir sur la barrière métallique de mon lit.
« Et tu crois vraiment qu’on va te croire ? » murmura la vieille femme, son visage se penchant si près du mien que je sentis son souffle chaud. « Regarde-toi, ma pauvre fille. Tu n’es rien. Une petite comptable sans famille, sans fortune, que nous avons sortie de son deux-pièces miteux. Ton dossier psychiatrique est déjà constitué. Le docteur Vaneau sera contacté par le conseil de l’Ordre d’ici midi. Thomas a déjà déposé une main courante pour démence et automutilation. Tu crois que ta parole a le moindre poids face à notre nom ? »
« Tu as signé ton propre arrêt de mort sociale, Hélène, » ajouta Thomas, le ton désormais venimeux. « Tu vas sortir d’ici cet après-midi même dans une ambulance privée. Destination la clinique des Tilleuls en Suisse. Là-bas, ils savent très bien comment s’occuper des femmes hystériques. Tu passeras six mois sous sédatifs lourds, et quand tu ressortiras, le divorce sera prononcé à tes torts exclusifs. Tu n’auras pas un centime. Pas un sou. Et si jamais tu t’avises encore de prononcer nos noms, je ferai en sorte que tu ne revoies jamais le jour. »
« Tu n’as pas honte, Thomas ? » murmurai-je, feignant une voix brisée par les larmes. « Tu as regardé ta mère me frapper. Tu m’as tenue par les poignets. Tu as traîné mon corps dans la boue. Tu étais prêt à me laisser mourir de froid près du portail. »
Thomas eut un ricanement dédaigneux. Il s’essuya le nez du revers de la main, un geste familier de nervosité arrogante.
« Si tu avais été une épouse convenable, si tu avais signé la renonciation à la succession de mon père sans faire d’histoires, on n’en serait pas là. Tu as voulu jouer les femmes fortes. Tu as cru que tu pouvais menacer les Mercier avec tes petites menaces de grand déballage financier ? Maman t’a simplement remis les idées en place. Et oui, je t’ai traînée jusqu’au portail. Et je recommencerais s’il le fallait. Tu es notre chose, Hélène. Personne ne saura jamais ce qui s’est passé derrière ce mur. Personne. »
« Tu en es absolument certain, Thomas ? » demandai-je alors, ma voix reprenant soudain une clarté et une fermeté qui les figèrent tous les deux.
Éléonore fronça les sourcils, ses yeux plissés sondant mon expression. Elle était trop intelligente pour ne pas sentir la rupture dans ma posture. Je ne tremblais plus. Mes mains ne s’agrippaient plus aux draps par terreur, mais reposaient calmement sur la couverture.
« De quoi parles-tu ? » cracha-t-elle.
Je tournai la tête vers la porte de communication du local de garde.
La porte s’ouvrit dans un claquement net.
Marianne Lopez entra la première, son insigne de police judiciaire bien visible sur sa veste, suivie de son collègue et de deux agents en tenue qui barraient immédiatement l’accès au couloir. Dans sa main, Lopez tenait un enregistreur numérique qui venait de capturer chaque mot, chaque menace, chaque aveu prononcé dans la chambre.
« Monsieur Thomas Mercier, madame Éléonore Mercier, » déclara l’officier d’une voix métallique et glaciale. « Vous êtes en état d’arrestation pour séquestration, actes de torture et de barbarie, violences aggravées en réunion avec préméditation, et subornation de témoin. »
Le visage de Thomas se décomposa instantanément. Le sang déserta ses joues, laissant place à une pâleur cadavérique. Il recula d’un pas, heurtant la table roulante qui émit un cliquetis strident.
« Qu’est-ce que… Vous êtes folle ! Vous ne savez pas qui je suis ! » bégaya-t-il, la voix montant dans les aigus. « C’est une mise en scène ! Cette folle s’est blessée elle-même, elle délire, elle nous manipule ! Vous n’avez aucune preuve ! »