Mon sang ne fit qu’un tour. « Et où va-t-il ? »
« Ils ont tracé le véhicule des complices via les caméras de surveillance de la préfecture de police. Ils se dirigent à toute allure vers la clinique Saint-Vincent. Ryan sait que votre mère est la seule à détenir la signature numérique finale. Si elle meurt sans valider le transfert devant un notaire marron, il est mort. Il vient la chercher pour la sortir de force ou la contraindre sur son lit d’hôpital. »
Je ne ressentis aucune peur, seulement une clarté absolue, cette lucidité glacée qui s’empare des soldats au cœur de l’embuscade.
« Réquisitionnez un véhicule banalisé sur les ondes du groupement », ordonnai-je en courant vers l’avenue. « Déclenchez le plan Épervier sur le secteur ouest. Et donnez l’ordre à la brigade d’intervention d’encercler l’hôpital. Mais dites-leur bien une chose : personne n’entre dans la chambre 204 avant moi. »
La clinique Saint-Vincent était plongée dans un silence anormal lorsque nous franchîmes les portes coulissantes des urgences. À l’accueil, l’agent de sécurité gisait inconscient derrière son comptoir vitré brisé, neutralisé par un pistolet à impulsion électrique. Le standard téléphonique clignotait dans le vide.
L’ascenseur principal était bloqué au deuxième étage, les commandes techniques désactivées manuellement depuis le panneau de machinerie.
« Ils sont déjà en haut », chuchota Chen en dégainant son arme, les deux mains fermes sur la crosse. « Au moins trois individus d’après les traces de semelles boueuses sur le marbre du hall. Probablement des exécutants des créanciers de Ryan. »
« Prenez la cage d’escalier nord pour leur couper la retraite vers le toit ou les parkings », lui dis-je en retirant mon ceinturon militaire pour alléger ma silhouette. « Moi, je monte par l’escalier de service qui donne directement sur l’arrière du poste de soins infirmiers. »
« Sarah, vous n’êtes pas armée ! »
« Mon arme est l’effet de surprise. Dans un milieu clos et encombré de matériel médical sensible, une arme à feu entre des mains hésitantes est un risque mortel pour les patients. Allez-y. »
Je montai les marches de béton à pas de loup, chaque muscle bandé, chaque sens en éveil maximal. Au deuxième étage, la porte coupe-feu était entrouverte. L’odeur piquante de poudre et de désinfectant flottait dans l’air. Deux infirmières étaient ligotées dans la réserve de pharmacie, bâillonnées avec du ruban adhésif renforcé. Je leur fis un signe de la tête leur intimant de ne pas bouger, avant de me glisser le long de la cloison blanche.
Devant la chambre 204, un homme de haute stature, vêtu d’une veste tactique sombre sans insigne et portant une oreillette filaire, montait la garde, un pistolet automatique muni d’un silencieux pointé vers le couloir.
Un professionnel. Pas un homme de main de bas étage, mais un mercenaire privé employé pour des recouvrements occultes à l’international.
Je m’arrêtai à trois mètres de lui, dissimulée par l’angle mort d’un chariot de réanimation mobile. Je posai la main sur un défibrillateur automatique portable posé sur la tablette supérieure. Je branchai les deux palettes conductrices, réglai le sélecteur sur la puissance maximale de trois cent soixante joules et attendis le bip de charge condensée qui dura deux secondes interminables.
Dans un mouvement fluide et silencieux né de quinze années d’entraînement au combat rapproché des forces spéciales, je fis glisser le chariot vers l’avant. Le mercenaire tourna la tête, alerté par le roulement des roulettes. Avant qu’il n’ait pu aligner son canon sur ma silhouette, je bondis, écrasant les deux palettes chargées à bloc directement contre sa carotide et son plexus découvert.
La décharge électrique fut immédiate et foudroyante. Le corps de l’homme se cambra dans un spasme musculaire violent, ses yeux révulsèrent et son arme tomba mollement sur le sol amorti par le linoléum. Il s’effondra comme une masse inerte contre le chambranle de la porte, son système nerveux court-circuité pour de longues minutes.
Je ramassai son arme, retirai le chargeur pour vérifier l’approvisionnement en munitions de neuf millimètres, réengageai le chargeur et fis coulisser la culasse sans faire le moindre bruit.
Puis, je franchis le seuil de la chambre 204.
La scène qui s’offrait à moi était un tableau de cauchemar.
Éléonore était assise de force sur son lit, le buste relevé, tenue d’une main d’acier par un second molosse en costume sombre qui lui maintenait la tête en arrière par les cheveux. La perfusion de son bras avait été arrachée, laissant un filet de sang couler le long de ses draps blancs. Sur la table adaptable devant elle, un ordinateur portable était allumé, affichant l’interface sécurisée d’une banque privée de Genève réclamant une confirmation par lecture faciale et code matriciel.
Debout à côté d’elle, Ryan tremblait de tout son corps. Il ne portait plus son costume sur mesure d’héritier arrogant, mais une tenue de survêtement maculée de poussière. Ses yeux exorbités et ses mains fébriles trahissaient un homme au bord de la rupture psychotique totale.
« Regarde la caméra, maman ! Regarde-la bordel ! » hurlait-il dans un murmure hystérique en lui secouant le visage vers l’objectif de la webcam. « Si le scan ne passe pas avant minuit, ils vont m’égorger dans un sous-sol de banlieue ! Tu comprends ça ? Ils vont me tuer ! C’est mon argent autant que le vôtre ! C’est l’argent de la famille ! »
Éléonore, malgré la douleur insoutenable de ses fractures et le sang qui coulait de sa tempe, gardait les paupières obstinément closes, scellant ses lèvres dans un rictus de mépris silencieux.
« Ouvre les yeux, vieille folle ! » cria Ryan en levant le revers de sa main pour la frapper à nouveau.
« Lâche-la, Ryan. »
Ma voix résonna dans la chambre, basse, métallique, dénuée de la moindre émotion humaine. C’était la voix du tribunal militaire, celle qui prononce les sentences irrévocables.
L’homme qui tenait ma mère tenta immédiatement de faire pivoter son arme vers moi en se servant d’Éléonore comme bouclier humain. Mais il avait commis l’erreur d’ajuster son tir avec une demi-seconde de retard.