Je me tournai vers le capitaine Chen, qui se tenait sur le seuil de la porte, le visage tendu. Elle avait tout entendu.
« Marianne, dis-je d’une voix basse et tranchante, nous retournons à la maison. Tout de suite. »
La pluie d’automne s’était mise à tomber drue sur Neuilly-sur-Seine lorsque notre véhicule de commandement banalisé franchit la lourde grille en fer forgé du 14, avenue de Longchamp. La propriété, entourée de cèdres centenaires et de murs de meulière hauts de quatre mètres, ressemblait à une forteresse coupée du monde. Des rubans de scène de crime jaune fluo barraient l’entrée principale du porche néoclassique. Deux gendarmes montaient la garde sous de larges parapluies noirs.
« Les experts de la police scientifique viennent de quitter les lieux, m’informa Marianne en coupant le contact. Ils ont saisi la batte, relevé les traces de projection sanguine dans la cuisine et scellé les accès. Le parquet de Nanterre a officiellement ouvert une information judiciaire pour tentative d’homicide sur ascendant vulnérable. Mais Maître Vautier dépose un recours en référé pour faire annuler la saisie des biens numériques sous prétexte de secret d’affaires : Ryan est officiellement le président par intérim du conseil d’administration depuis le retrait de votre mère. »
« Ryan ne préside plus rien du tout », répliquai-je en enfilant des gants en latex bleu.
Je n’avais pas besoin d’un mandat pour inspecter les dépendances dont j’étais légalement propriétaire indivise. Nous contournâmes le corps de logis principal dans l’obscurité grandissante. Les graviers crissaient sous nos semelles. Au fond du parc, dissimulée derrière une haie d’ifs taillés au cordeau, se dressait la serre victorienne en fonte et en verre, vestige de la passion horticole que mon père simulait pour ses pairs parisiens.
À l’intérieur, l’humidité était saturée d’odeurs de terreau, de fougères pourrissantes et de calcaire. Mes faisceaux de lampe torche balayèrent les structures métalliques corrodées. Au centre de la pièce, un antique bassin d’arrosage en pierre était asséché depuis des décennies.
« Que cherchons-nous exactement ? » demanda Marianne, sa main droite posée d’instinct sur la crosse de son Sig Sauer réglementaire.
« Mon père ne laissait jamais rien au hasard. C’était un polytechnicien doublé d’un officier de réserve. Quand il construisait une structure, il y intégrait toujours une issue de secours, un point de repli ou une cache technique. »
Je dirigeai la lumière vers le sol. Le pavage en briques rouges semblait uniforme au premier coup d’œil, mais en appliquant les techniques de détection visuelle que j’avais enseignées à des centaines de cadets, les anomalies sautèrent aux yeux : les joints d’un rectangle de deux mètres sur un étaient d’un ciment gris récent, plus friable que le mortier d’origine à la chaux.
Je saisis une bêche rouillée appuyée contre un établi de rempotage. En quelques coups précis, je fis sauter le mortier superficiel. Le capitaine Chen m’aida à glisser la lame d’acier sous l’arête du rectangle. D’un effort commun, les muscles tendus, nous soulevâmes une dalle de béton cellulaire allégé recouverte d’un parement de briques factices.
L’ouverture béante révéla un escalier en colimaçon en colimaçon d’acier galvanisé plongeant dans des ténèbres absolues.
Une bouffée d’air froid, sec et dépourvu de toute humidité organique, remonta vers nous. Cela ne sentait pas la cave ni le moisi, mais l’ozone, le papier sulfurisé et le vernis d’isolation électrique.
« Une salle aveugle, souffla Marianne, fascinée. Elle n’apparaît sur aucun des plans du cadastre que nous avons consultés pour l’intervention. »
« Descendons. »
Chaque marche métallique résonnait sous nos pas avec un cliquetis lugubre. Arrivées en bas, à plus de six mètres de profondeur, le faisceau de nos torches révéla une pièce blindée d’environ vingt mètres carrés, aux parois habillées de plaques d’acier anti-découpe. Ce n’était pas un simple abri antiatomique, mais une chambre de cryptage et d’archives ultra-sécurisée. Au centre, sur une table métallique immaculée, trônait un terminal informatique hors ligne des années 1990 relié à un banc de disques magnétiques, entouré de rayonnages métalliques remplis de classeurs en cuir noir scellés par des plombs d’expertise.
Sur le mur du fond, une étagère en acier supportait un coffre-fort biométrique moderne, dont le clavier numérique affichait une diode rouge clignotante. La peinture autour de la serrure portait des traces d’éraflures récentes, violentes et maladroites : des coups de burin et de perceuse sans fil.
« Ryan est venu ici avant d’attaquer votre mère », comprit Marianne en examinant les éclats de métal au sol. « Il a essayé de forcer le blindage avec du matériel de bricolage amateur. Il a échoué. »
« Il a échoué parce que ce coffre ne s’ouvre pas avec un pied-de-biche », dis-je en m’approchant. « C’est un boîtier à authentification par empreinte et contre-mesure pyrotechnique en cas d’effraction mécanique. S’il avait insisté dix minutes de plus, le contenu aurait été détruit par une charge de thermite intégrée. »
Je posai mon pouce droit sur le capteur optique. L’écran passa au bleu. Un bip sonore aigu perça le silence sépulcral, suivi du claquement lourd de cinq pênes en titane qui se rétractèrent dans la feuillure. Mon père m’avait enregistrée comme exécutrice de secours à mes dix-huit ans, avant mon entrée à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr. Il m’avait dit un jour : « Si le vernis craque, Sarah, ne laisse personne d’autre ouvrir cette porte. Pas même ton frère. Surtout pas ton frère. » À l’époque, j’avais cru à de la paranoïa de vieil industriel menacé par l’espionnage économique. J’avais eu tort.
La porte épaisse de quinze centimètres s’ouvrit avec une fluidité parfaite sur ses gonds à bain d’huile.
À l’intérieur, aucun lingot d’or, aucun liasse de billets de banque. Seulement deux objets : une clé USB cryptée de norme militaire gouvernementale et un dossier épais relié d’une toile noire marquée des armoiries du ministère de la Coopération de l’année 1988, estampillé du tampon rouge « SECRET DÉFENSE – DÉCLASSIFICATION PROHIBÉE ».
J’ouvris le dossier sous la lumière de ma torche.