Chaque soubresaut me coupait le souffle. La douleur n’était plus seulement une brûlure vive dans mon genou droit ; elle était devenue une pulsation sourde, un broiement visqueux qui irradiait jusqu’au creux de mes reins.
Deux heures s’étaient écoulées depuis ma chute.
Deux heures au cours desquelles ma mère, Blythe, avait tenté de négocier avec les ambulanciers pour qu’ils éteignent leurs gyrophares afin de « ne pas effrayer les invités restants », tandis que mon père, Judson, distribuait des cartes de visite au personnel de sécurité du domaine, répétant à mi-voix qu’il s’agissait d’un bête incident domestique causé par des talons trop hauts.
Ils n’étaient pas montés dans l’ambulance avec moi. Sloan avait fait une crise d’angoisse théâtrale à l’étage, exigeant qu’on lui apporte une coupe de champagne et que sa mère lui refasse sa tresse. Mes parents avaient estimé que leur devoir d’hôte exigeait leur présence au domaine.
Une seule personne avait suivi le véhicule de secours jusqu’à l’hôpital dans sa propre voiture : Thatcher.
Il était assis sur une chaise en plastique inconfortable dans le box exigu des urgences, encore vêtu de son smoking sur mesure. Il avait ôté sa cravate noire, révélant le premier bouton défait de sa chemise blanche immaculée. Il tenait toujours entre ses doigts crispés l’écrin de velours contenant les alliances. Son visage, d’ordinaire si posé et poli, était d’une pâleur spectrale.
Le rideau de tissu beige s’écarta brutalement, laissant passer le docteur Landry, le chirurgien de garde qui avait contacté en urgence mon propre praticien. Ses lunettes fines descendaient sur son nez aquilin, et le dossier cartonné qu’il serrait sous son bras n’annonçait rien de réjouissant.
— Mademoiselle Merritt Vance ?
— Oui, docteur, articulai-je d’une voix éraillée par la soif et les larmes séchées sur mes joues.
Il fixa les clichés de l’IRM affichés sur une tablette lumineuse portable. Ses mâchoires étaient serrées.
— Je ne vais pas vous mentir, mademoiselle Vance. Le greffon chirurgical posé il y a deux mois a été violemment arraché. Il ne s’agit pas d’une simple foulure ou d’un choc superficiel. L’impact direct contre l’arête en marbre de la marche a fracturé le plateau tibial et déchiré le ménisque latéral. L’attelle en fibre de carbone a empêché la rotule d’exploser sous le choc, mais l’angle de torsion provoqué par la chute était brutal. Vous avez subi ce que nous appelons un traumatisme de décélération à haute énergie.
Une vague de nausée me submergea. Je fermai les yeux, revoyant les yeux rieurs de ma sœur, sa main fine posée sur mon omoplate, et cette poussée sèche, nette, sans la moindre hésitation.
— Est-ce que… bégayai-je, est-ce que je pourrai remarcher normalement ?
— Une seconde intervention est impérative, répondit fermement le médecin. Nous devons poser des vis de compression et reprendre l’intégralité de la reconstruction ligamentaire dès que le gonflement aura diminué. Mais après cela, vous ferez face à douze mois d’immobilisation stricte et de rééducation intensive. Si vous ne suivez pas ce protocole à la lettre, vous boiterez pour le reste de vos jours.
Je sentis mes lèvres trembler. Douze mois. Une année entière d’efforts réduits à néant par un simple rire d’enfant gâtée.
— Docteur, intervint alors Thatcher. Sa voix était basse, rocailleuse, empreinte d’une gravité que je ne lui avais jamais entendue.
Le médecin se tourna vers lui.
— Pouvez-vous attester par écrit que ce type de blessure ne peut pas être le résultat d’un simple faux pas autonome ? Que cela nécessite une force mécanique extérieure ?
Le docteur Landry haussa un sourcil, mesurant le poids de la question.
— Tout à fait. Les micro-fractures du condyle fémoral indiquent une projection vers l’avant avec torsion axiale forcée. On ne se fait pas cela en trébuchant seul sur une marche plate, sauf si l’on est précipité dans le vide.
— Merci, dit simplement Thatcher.
Le médecin hocha la tête, me prescrivit une dose supplémentaire de morphine par voie intraveineuse, et sortit pour préparer mon admission au bloc pour le surlendemain.
Dès que le rideau retomba, le silence redevint étouffant. Les bruits de moniteurs cardiaques et les pas précipités des infirmières rythmaient l’attente.
Je regardai Thatcher. Il n’avait rien dit durant le trajet, s’assurant simplement que les infirmiers prenaient mon dossier au sérieux. Thatcher était le fils aîné d’une illustre famille d’armateurs de Boston. Homme d’affaires brillant, froid en apparence, il avait toujours été pour Sloan le trophée ultime, la preuve éclatante qu’elle appartenait désormais à l’élite financière que notre père courtisait désespérément depuis trente ans.
— Pourquoi es-tu là, Thatcher ? murmurai-je, l’esprit embrumé par l’analgésique qui commençait à tiédir mes veines. Tu devrais être auprès d’elle. Mes parents doivent être en train de gérer le traiteur et les photographes.
Thatcher leva les yeux vers moi. Il n’y avait aucune compassion feinte dans son regard, seulement une lucidité tranchante, glaciale, presque chirurgicale.
— Merritt, dit-il en s’approchant de mon lit, qu’est-ce que Sloan t’a dit exactement sur les marches, juste avant de te pousser ?
Mes souvenirs se bousculaient, heurtés par le choc.
— Nous étions en haut du grand escalier. La musique commençait. Elle m’a regardée de haut en bas. Elle détestait mon attelle. Elle disait qu’avec ma robe fendue, on ne voyait que ce bout de métal gris et que cela déparait avec les robes en satin des autres filles. Je lui ai dit que le chirurgien m’avait formellement interdit de l’enlever, même pour dix minutes. Elle a souri. Elle a chuchoté : « Si tu ne peux pas marcher avec grâce, tu n’as qu’à descendre plus vite. De toute façon, personne n’est venu pour toi. » Puis elle a appuyé sa main sur mon épaule droite et m’a catapultée.
La mâchoire de Thatcher se contracta si violemment qu’un muscle tressaillit sur sa tempe.
— Ce n’était pas un caprice d’enfant gâtée, Merritt, dit-il en sortant son téléphone de sa poche de veste. C’était un calcul méthodique.
Il déverrouilla l’écran et se pencha vers moi.
— Regarde.