Jessica fit deux pas prudents vers le bureau, inspectant les ombres d’un regard fiévreux. Voyant que je ne pouvais esquisser le moindre mouvement sur mon fauteuil, elle savoura son empire sur moi.
« Pourquoi ? » cracha-t-elle avec une amertume féroce. « Parce qu’il refusait de vendre ! Il passait ses journées enfermé ici avec ses souris et ses formules de chimiste raté, alors que des fonds d’investissement américains nous offraient deux cents millions de dollars pour les brevets ! Il voulait tout réserver aux hôpitaux publics, à des prix ridicules, pour sauver des miséreux ! Deux cents millions, Clara ! Et il comptait tout te léguer, à toi la sainte nitouche ! Maman et moi n’avions droit qu’à une rente misérable ! »
Elle s’approcha encore, le canon de l’arme s’arrêtant à moins de deux mètres de mon visage.
« Alors oui, un léger surdosage de digitaline dans son scotch de minuit à Milan. Rien de plus simple. Le médecin italien n’y a vu que du feu. Et pour Ethan Vance… ce prétentieux glaçon se croyait intouchable. Quand son père a commencé à fouiner dans les dossiers de Milan, il a suffi de saboter les freins de sa Maserati sur l’autoroute de Turin. Ethan était censé être dans la voiture ce soir-là. Malheureusement, seul le vieux est mort. »
Elle éclata d’un rire strident qui résonna lugubrement contre les dalles de pierre.
« Mais j’ai été patiente. Je me suis rapprochée d’Ethan, j’ai séché ses larmes d’orphelin, j’ai joué la promise dévouée jusqu’à ce qu’il m’ouvre les portes de Vance Industries. Et hier soir… hier soir était censé être mon chef-d’œuvre. Tu sous cette porte, écrasée comme l’insecte que tu es, et la voie était libre pour toujours. »
« Tu as dévissé la charnière toi-même », soufflai-je, feignant les larmes.
« Évidemment ! » lança-t-elle avec une fierté perverse. « J’ai profité du vacarme de l’orchestre pendant le toast d’ouverture. Deux vis retirées la veille, la dernière avec cet outil que j’avais glissé sous le velours. Il m’a suffi de m’appuyer lourdement contre le battant en passant pour que le linteau cède directement sur ta tête. Tu as eu le réflexe imbécile de lever les bras… Tu n’as fait que retarder l’inévitable. »
Elle posa sa main gauche gantée sur le rebord du bureau, pointant son arme avec une précision létale entre mes deux yeux.
« Où sont les carnets de notes originaux, Clara ? Dis-le-moi maintenant, et je te promets que la balle ira directement dans ton crâne. Une mort rapide. Bien plus douce que celle que tu mérites. »
Je la fixai droit dans les yeux. La terreur feinte disparut instantanément de mes traits pour laisser place à un calme glacial, le même que j’arborais avant d’ouvrir la boîte crânienne d’un patient pour une opération à haut risque.
« Il n’y a pas de carnets dans ce coffre, Jessica. »
Ses yeux s’écarquillèrent sous le coup de la surprise.
« Quoi ?! »
« Mon père n’écrivait rien sur papier. Toutes ses données avaient été téléchargées sur les serveurs de recherche du professeur Lambert à Harvard depuis des années », dis-je d’une voix posée et limpide. « Tu as confessé deux meurtres avec préméditation et une tentative d’assassinat devant trois micros directionnels reliés en direct au parquet de Paris. »
Un silence de mort tomba dans la pièce. Le visage de Jessica se décomposa, passant de l’arrogance triomphante à une stupeur hideuse.
« Tu mens… » bredouilla-t-elle, son doigt se crispant convulsivement sur la détente. « Tu mens, sale chienne ! Je vais te crever ! »
Elle n’eut pas le temps d’appuyer sur la queue de détente.
Un coup de feu sec, assourdissant, déchira la pénombre depuis la galerie supérieure. La balle de haute précision du tireur d’élite frappa le canon de l’arme de Jessica avec une force inouïe. Le pistolet fut arraché de sa main dans une gerbe d’étincelles métalliques, brisant deux de ses doigts sous l’impact.
Jessica poussa un hurlement d’agonie, serrant sa main ensanglantée contre sa poitrine tandis que son arme tournait au sol avant de s’immobiliser contre mon fauteuil.
« Gendarmerie nationale ! Ne bougez plus ! Vos mains sur la tête ! »
La voix tonitruante du capitaine Marchal résonna dans le laboratoire, suivie immédiatement par l’irruption de quatre hommes d’intervention casqués, vêtus de noir, leurs fusils d’assaut pointés sur la jeune femme. Des faisceaux laser rouges balayèrent le corps de Jessica, convergeant sur son torse.
Pétrifiée, le souffle court, les larmes coulant enfin sur son maquillage ravagé, Jessica tomba à genoux sur les dalles froides. Elle tenta de balayer la pièce du regard, cherchant une issue impossible, avant que ses yeux ne se lèvent vers la rambarde en fer forgé de la mezzanine.
Ethan Vance descendait lentement le colimaçon de fer.
Il avait revêtu un manteau de laine noire qui accentuait sa silhouette imposante. Son visage était d’une pâleur de marbre, mais ses yeux brûlaient d’une sentence irrévocable. Il s’arrêta à quelques pas d’elle, contemplant sans un mot le monstre qui avait détruit son père et failli m’anéantir.
« Ethan… » sanglota-t-elle, se traînant sur les genoux vers lui, tentant pitoyablement de renouer avec les supplications qui avaient autrefois fonctionné. « Ethan, elle m’a piégée ! Je ne voulais pas dire ça ! C’était sous le coup de la panique ! C’est ma mère… ma mère m’a forcée à faire tout ça ! Écoute-moi, je t’aime ! Tu le sais que je t’aime ! »
Ethan ne recula pas. Il la regarda simplement comme on regarde un insecte nuisible sous une lame de verre.
« Tu as tué mon père pour des millions dont tu n’avais même pas besoin », dit-il, chaque syllabe résonnant avec le poids d’un arrêt de mort légal. « Tu as tenté de briser le seul être intègre que cette famille ait jamais porté. Tu passeras le reste de tes jours entre quatre murs de béton, Jessica. Et je veillerai personnellement, avec chaque centime de la fortune Vance, à ce qu’aucune demande de libération conditionnelle ne soit jamais examinée avant que tu n’aies vieilli dans l’oubli et le mépris absolu. »