« C’est pourquoi nous n’allons pas nous contenter de porter plainte, Clara. Nous allons lui tendre le piège parfait. Celui qu’elle ne pourra pas esquiver parce que son arrogance démesurée l’y précipitera d’elle-même. »

« Que veux-tu faire ? »

« Elle pense que ton cerveau est ta seule arme restante, mais que ton corps est hors d’état de nuire. Elle croit que le testament original de ton père et le protocole de synthèse de la molécule neuro-régénératrice qu’il avait développé sont stockés dans le coffre-fort de son laboratoire privé à la Villa des Falaises. »

Mes yeux s’agrandirent. La Villa des Falaises était la résidence d’été isolée où mon père passait ses derniers mois de recherche, perchée au sommet d’un promontoire rocheux surplombant l’Atlantique. C’était là que reposaient ses carnets manuscrits, ceux que ma belle-mère cherchait avec acharnement depuis quatre ans.

« Jessica sait que sans ces carnets, elle ne pourra jamais valider les brevets auprès de l’Agence européenne du médicament », continuai-je, comprenant peu à peu la logique d’Ethan. « Si elle sent que l’étau se resserre… »

« Elle ira les chercher elle-même pour les brûler ou les négocier avec un consortium étranger avant que la police ne mette ses avoirs sous séquestre », conclut Ethan avec une froideur chirurgicale. « Et elle le fera cette nuit même, avant que Valadier ne panique complètement et ne commence à négocier son immunité avec le parquet. »

« Mais comment saura-t-elle où chercher ? Seule moi connaissais la combinaison secrète de papa. »

Ethan esquissa un demi-sourire impitoyable. « Elle le saura parce que tu vas lui envoyer un message. Un message désespéré d’une sœur brisée, prête à échanger les carnets contre la promesse qu’elle et sa mère te laisseront tranquille en Suisse. »

« Elle n’y croira pas. Elle me sait trop fière. »

« Elle y croira parce que c’est moi qui vais faire fuiter l’information que tu as rompu tout contact avec moi, terrorisée à l’idée que mon implication ne finisse par te coûter la vie. Jessica est narcissique à l’extrême, Clara. Les gens comme elle gobent n’importe quel mensonge, pourvu qu’il flatte leur sentiment de supériorité absolue. »

Pendant les trois heures qui suivirent, malgré l’épuisement physique qui me rongeait, nous mîmes au point chaque détail de l’opération. Ethan fit venir un de ses médecins légistes de confiance et un officier d’élite de la gendarmerie nationale, le capitaine Marchal, un ami intime de son défunt père qui menait depuis des années une enquête sous le manteau sur les activités financières douteuses du clan de ma belle-mère.

Le piège reposait sur une audace folle : je devais être présente. Je refusais catégoriquement de rester allongée comme une victime impuissante dans une chambre d’hôpital pendant que d’autres réglaient le sort de ma famille.

« Si tu viens, tu risques ta vie », m’avait prévenu Ethan en me fixant intensément. « Si le piège se referme mal, Jessica est devenue un fauve acculé. Elle a du sang sur les mains et elle n’hésitera plus. »

« Elle m’a volé mon père, Ethan. Elle m’a volé mes mains et ma vocation », avais-je répondu sans ciller, soutenant son regard sans faiblir. « Je veux qu’elle voie mon visage quand son monde s’écroulera. »

À 22 heures, sous un ciel d’encre balayé par les rafales de pluie glacée venues du large, une ambulance banalisée appartenant au groupe Vance me transporta discrètement hors de l’hôpital. Installée dans un fauteuil roulant renforcé, ma jambe lourdement calée, ma main droite emmaillotée dans un bandage compressif dissimulant un micro-enregistreur crypté, je franchis les grilles rouillées de la Villa des Falaises.

La vieille demeure en pierre de taille grinçait sous la violence du vent marin. Au rez-de-chaussée, le laboratoire de mon père n’avait pas changé depuis sa disparition : les éprouvettes poussiéreuses, les microscopes sous cloche, et cette odeur de vieux papier et de cire qui me serra le cœur. Au fond de la pièce, derrière une double cloison lambrissée de bois sombre, le coffre-fort mural était visible, grand ouvert.

Ethan s’était dissimulé avec Marchal et trois tireurs d’élite dans la rotonde supérieure surplombant le laboratoire, accessibles par un escalier dérobé. Les caméras thermiques couvraient chaque angle. Dans la pièce, je serais seule en apparence, éclairée par l’unique lueur d’une lampe de bureau halogène qui projetait des ombres démesurées contre les murs.

Le silence ne fut rompu que par le fracas des vagues s’écrasant contre les falaises cinquante mètres plus bas. Puis, le bruit feutré d’un moteur de berline s’éteignant dans l’allée gravillonnée.

Quelques instants plus tard, la lourde porte en chêne du laboratoire s’ouvrit avec un grincement sinistre.

Jessica entra.

Elle ne portait plus ses apparats mondains ni sa robe émeraude étincelante. Elle était vêtue d’un imperméable noir serré à la taille, des gants de cuir sombre aux mains, et ses cheveux étaient plaqués sur ses joues par l’humidité de la nuit. Mais ce qui fit battre mon cœur à tout rompre, ce fut le reflet bleuté de l’acier qu’elle tenait fermement dans sa paume droite : un pistolet semi-automatique de petit calibre, équipé d’un silencieux cylindrique.

Elle ne s’attendait pas à ce que je sois assise là, immobile, face à elle. Elle sursauta légèrement, son arme se levant d’un réflexe net pour pointer droit sur ma tempe.

« Clara… » murmura-t-elle, avant qu’un ricanement mauvais ne déforme sa bouche rouge. « Tu as devancé le rendez-vous. Comme c’est touchant. Tu pensais vraiment que j’allais te laisser partir pour la Suisse avec un chèque et un billet de train ? Tu es encore plus naïve que notre imbécile de père. »

« Papa n’était pas naïf, Jessica », dis-je d’une voix que je m’efforçai de rendre tremblante, jouant le rôle de la bête aux abois pour la pousser à l’aveu complet. « Il croyait en la famille. Il t’a accueillie sous son toit quand ta mère est venue s’installer chez nous. Il a financé tes études, tes caprices, tes chevaux… Pourquoi l’as-tu tué ? »