Nous débouchions sur le quai de chargement désaffecté d’une ancienne cimenterie, à plusieurs kilomètres en aval de la ville. Au loin, à l’horizon, les lumières de la métropole scintillaient sous un ciel bas, chargé de nuages pourpres. Aucun bruit de sirène ne parvenait jusqu’ici. Le fleuve s’écoulait lentement, noir et impassible, sous la brume d’automne.

Je m’assis sur un bloc de béton, respirant à pleins poumons cet air humide, dépourvu de l’odeur chimique des laboratoires.

Vane s’assit à côté de moi et jeta son boîtier médical dans les eaux boueuses du fleuve. L’appareil disparut sans un bruit dans le courant.

« Qu’allons-nous faire maintenant ? » demandai-je, la voix encore rauque.

Elle tourna son visage ridé vers moi, un faible sourire aux lèvres.

« Nous n’allons nulle part ensemble, Aria. Je ne suis qu’une exécutante. J’ai promis à ta mère que je te mènerais jusqu’à ce point précis si tout le reste venait à échouer. »

« Et la matrice ? Le code dans mon sang ? Qu’est-ce que je suis censée en faire ? »

Elle posa sa main calleuse sur la mienne. Sa peau était rugueuse, vivante, à l’opposé de la tiédeur synthétique de la fillette.

« Tu n’as rien à en faire d’immédiat. Ce code n’est pas une arme de destruction massive, Aria. C’est un vaccin. Un vaccin cryptographique contre leur projet de contrôle total. Tant que tu es vivante, tant que ton cœur bat à son propre rythme et non selon leurs protocoles, leur système d’asservissement ne peut pas se refermer. Tu es la preuve biologique que la conscience humaine ne peut pas être réduite à un algorithme prédictif. »

Elle se leva, resserra son imperméable usé autour de ses épaules et me tendit une enveloppe scellée contenant des billets de banque usagés et une fausse carte d’identité dépourvue de puce biométrique.

« Prends le premier train régional pour le sud », dit-elle. « Change de nom. Ne t’arrête dans aucune grande ville. Vis simplement. C’est la seule chose qu’ils n’ont jamais été capables de programmer. »

Je la regardai s’éloigner le long du chemin de halage, sa silhouette solitaire se fondant peu à peu dans la brume matinale jusqu’à disparaître totalement.

Le jour se levait enfin sur les berges du canal. Une lueur dorée perçait la grisaille des nuages, illuminant la surface ridée de l’eau. Je portai deux doigts à mon poignet pour sentir mon pouls.

Il était régulier, lent, profond. Soixante-dix battements par minute. Un rythme tranquille, souverain, qui n’appartenait plus à aucun détonateur, à aucune machine, à aucun consortium.

Je me levai, ajustai le col de ma veste pour dissimuler la cicatrice de mon cou, et me mis en marche vers la route, laissant derrière moi les fantômes de métal et les ombres du sous-sol. J’étais vivante, et pour la première fois de mon existence, mon avenir n’était écrit nulle part ailleurs que dans chacun de mes pas.