« Vous voulez me tuer ? » protestai-je en me débattant, l’adrénaline faisant grimper mon rythme cardiaque à des hauteurs vertigineuses.
« C’est la seule solution ! Ton cœur est l’interrupteur. Si l’onde de choc se déclenche ici, l’onde de pression nous réduira en poussière et le consortium n’aura plus qu’à gratter tes restes sur les parois pour séquencer le code ! »
Au-dessus de nous, Filippo sauta du promontoire et s’écrasa de tout son poids d’acier sur l’enfant synthétique. Les deux carcasses de métal s’entrechoquèrent dans un vacarme de tôles froissées et de vérins brisés. Les mains de Filippo, encore pourvues d’une puissance hydraulique redoutable, se refermèrent sur le cou de la poupée mécanique pour l’immobiliser contre les rails.
« Fais-le… Aria… », grésilla la réplique en maintenant la bombe vivante au sol, tandis que les micro-servomoteurs de la créature broyaient son armature de carbone. « Je ne suis… qu’une copie… mais sa volonté… était réelle… Ta mère… t’aimait… »
Le compte à rebours affichait désormais : 00:00:12.
Les yeux de la fillette s’illuminèrent d’une lumière blanche aveuglante. Elle surchargeait délibérément sa batterie interne pour forcer la mise à feu.
Je regardai le docteur Vane. Dans ses yeux injectés de sang, je ne vis aucune trahison, seulement la terreur brute de l’espèce humaine face à ses propres créations monstrueuses. Il n’y avait plus de place pour le doute, ni pour la fuite. Le monde extérieur, avec ses certitudes et son confort factice, s’était dissous à la seconde où j’avais franchi la grille de ce canal.
« Faites-le », dis-je en expirant tout l’air de mes poumons.
Vane pressa les deux électrodes contre mon sternum et déclencha la décharge inverse.
La douleur ne ressembla à rien de connu. Ce ne fut pas une brûlure, mais un vide absolu, instantané, terrifiant. Mon cœur cessa net de battre, comme une horloge dont on brise le balancier. Mes poumons se bloquèrent. Ma vision se rétracta en un tunnel noir bordé de lueurs indigo. Le monde extérieur perdit son vacarme : les tirs des soldats approchant, les étincelles crachées par les entrailles de Filippo, les hurlements électroniques de la bombe. Tout s’éteignit.
Pendant une éternité suspendue dans le néant, je fus morte.
Sur l’affichage de la ceinture, la ligne de pulsation devint plate. Une ligne horizontale parfaite. Zéro battement par minute.
L’algorithme de mise à feu, incapable de mesurer l’impulsion nécessaire pour armer le percuteur cinétique, bascula dans une boucle d’erreur critique. Un clic métallique résonna dans le silence du tunnel. Le voyant rouge vira au jaune ambré, puis au noir complet.
« Défaillance capteur », balbutia la fillette dans un râle mécanique. « Cible… perdue… »
Filippo profita de cette demi-seconde de latence pour enfoncer son avant-bras brisé directement dans le panneau de contrôle dorsal de l’androïde, arrachant d’un coup sec le processeur central et la pile à combustible au lithium. Le corps synthétique de l’enfant se détendit d’un coup, inerte, simple amas de plastique, de tissu et d’explosif désactivé.
À côté de moi, le docteur Vane ne perdit pas un centième de seconde. Elle inversa les polarités de son appareil et m’administra une impulsion de réanimation massive.
Le choc me fit bondir du sol. L’air s’engouffra dans ma trachée avec la violence d’un poignard de glace. Mon cœur repartit dans un spasme violent, battant la chamade, désordonné, désespéré de retrouver la vie. Je me retournai sur le flanc, crachant une bile amère sur les pierres noires du ballast, le corps tremblant d’une faiblesse incontrôlable.
« Respire », souffla Vane en me maintenant la tête. « Respire, Aria. C’est fini. La charge est neutralisée. »
Je levai les yeux avec peine. Filippo était à genoux sur la carcasse de la fausse fillette. Son visage de silicone n’était plus qu’un masque déchiré révélant la structure interne. De son œil optique gauche ne s’échappait qu’un mince filet de fumée âcre. Il tourna son regard vers moi. Pour la première fois, malgré l’absence d’expression faciale, il sembla apaisé.
« Ma mission… prend fin ici », dit-il d’une voix hachée, son alimentation principale déclinant rapidement. « Les issues nord… sont libres. Les archives… vivent en toi. Ne les laisse pas… fermer la cage. »
Ses diodes s’éteignirent les unes après les autres. Le bras de métal qui me désignait la sortie retomba lourdement contre les traverses de bois. Filippo, ou du moins ce qui avait été conçu pour lui ressembler et porter la promesse de ma mère, n’était plus qu’un monument de ferraille au milieu des ténèbres.
« Nous devons partir », insista le docteur Vane en me tirant par le bras pour me forcer à me lever. « Les troupes de nettoyage sont dans la section quatre. Dès qu’ils comprendront que la télémétrie de la bombe est tombée, ils inonderont la galerie de gaz neurotoxique. »
Mes jambes flageolaient, mais la terreur et l’instinct de survie reprirent le dessus. Je m’appuyai contre l’épaule de Vane et nous nous enfonçâmes dans la bifurcation du tunnel six, loin des rails principaux, là où l’eau des égouts nous montait jusqu’aux chevilles.
Nous marchâmes pendant ce qui me parut être des heures dans un dédale de galeries oubliées, construites au siècle précédent pour drainer les crues de la région. À chaque carrefour, Vane consultait une boussole mécanique, évitant soigneusement tout dispositif électronique susceptible d’émettre un signal radio.
La fatigue me dévorait, mais mon esprit n’avait jamais été aussi lucide. La mort clinique que je venais de traverser avait provoqué une sorte de réinitialisation interne. À l’arrière de mon crâne, là où la cicatrice en croix pulsait autrefois d’une douleur sourde, je ne ressentais plus aucune gêne. Au contraire, une étrange sensation de clarté m’envahissait, comme si un filtre opaque avait été retiré de ma perception.
Vers quatre heures du matin, nous atteignîmes une échelle métallique scellée dans la maçonnerie. Vane força la trappe d’accès rouillée avec une barre de fer qu’elle avait ramassée en chemin.
L’air frais de la nuit nous gifla le visage.