« Où m’emmènes-tu ? » hurla Michael tandis que deux colosses lui tordaient les bras dans le dos. « Luca, je suis ton frère de sang ! Tu ne peux pas me faire ça pour une servante et une vieille grabataire ! »
Luca s’approcha à quelques centimètres du visage de son aîné.
« Nous allons sur West Addison, Michael. Et que Dieu te vienne en aide si je n’aime pas ce que je vais y trouver. »
La nuit de Chicago était glaciale. Un vent mordant venu du lac Michigan balayait des tourbillons de neige fondue contre les vitres teintées de la berline noire. Assise à l’arrière, je tenais fermement la main de Teresa. La vieille femme semblait s’être recroquevillée, épuisée par la décharge d’émotion, mais ses yeux brillaient d’une lucidité nouvelle, presque libératrice.
Luca conduisait lui-même. Dans le rétroviseur, je voyais son regard sombre, fixé sur l’asphalte luisant de la voie rapide. Le convoi de trois véhicules traversa les quartiers cossus du nord pour s’enfoncer vers les secteurs plus modestes et anciens de l’ouest de la ville.
Je me sentais totalement déplacée. Je n’étais qu’une fille des faubourgs, luttant pour payer les soins de ma mère malade, prise au piège d’un drame familial sanglant au sommet de la pègre de Chicago.
« Monsieur Moretti… » balbutiai-je doucement. « Je devrais peut-être rentrer chez moi. Ma mère m’attend, et… »
« Tu restes, Hannah, » répondit Luca d’une voix égale, sans quitter la route des yeux. « Ma mère ne fait confiance à personne d’autre dans cette ville ce soir. Et moi non plus. Tu as risqué ton travail, et probablement ta vie, pour ne pas la laisser geler dans son propre salon. Tant que je respire, ni Michael, ni les Bellini ne toucheront un cheveu de ta tête ou de celle de ta mère. Je paierai toutes les dettes médicales dès demain matin. Mais ce soir, j’ai besoin de toi auprès d’elle. »
Les larmes me montèrent aux yeux, un mélange de soulagement indicible et d’effroi face à ce qui nous attendait.
Le convoi ralentit enfin dans une ruelle étroite bordée de modestes maisons mitoyennes en briques rouges, typiques des années cinquante. Le quartier était plongé dans l’obscurité, à peine troublé par le grésillement orange d’un lampadaire fatigué. La berline s’arrêta devant le numéro 1428.
C’était une petite maison sans prétention, avec un porche en bois dont la peinture s’écaillait légèrement. Une faible lueur filtrait à travers les rideaux tirés du rez-de-chaussée.
Luca coupa le contact. Les portières du SUV garé derrière nous claquèrent lourdement. Franco et un autre homme en sortirent Michael, dont les vêtements étaient désormais froissés et l’allure pitoyable.
« Reste dans la voiture avec Hannah jusqu’à ce que j’aie vérifié, » dit Luca à sa mère.
« Non, Luca, » répondit Teresa d’une voix étonnamment ferme, trouvant une force insoupçonnée. « Ton père a porté ce poids pendant vingt ans. Je l’ai porté après sa mort. C’est à moi de t’accompagner. »
Luca hésita un quart de seconde, puis hocha la tête. Il ouvrit ma portière, aida sa mère à descendre avec une infinie précaution, et me fit signe de rester à ses côtés.
Nous montâmes les trois marches grinçantes du porche en bois. Luca ne frappa pas. Il sortit de sa poche un trousseau de clés anciennes que sa mère venait de lui glisser au creux de la paume. La serrure tourna avec un déclic lourd et huileux.
Luca poussa la porte, la main droite glissée sous son aisselle, prête à dégainer son arme à feu.
L’intérieur sentait la cire d’abeille, la lavande séchée et le bouillon de légumes frais. Un environnement modeste, propre, chaleureux, à des années-lumière du luxe froid et oppressant du manoir de Lake Forest. Au mur, de vieilles photographies en noir et blanc témoignaient des débuts des Moretti en Amérique.
Sur un fauteuil à bascule près d’un petit poêle à bois, une jeune femme d’environ vingt-deux ans était assise, un livre sur les genoux. Elle portait un simple gilet de laine grise. En entendant la porte s’ouvrir, elle sursauta violemment et laissa tomber son livre au sol.
Elle se leva d’un bond, le visage décomposé par la terreur. Mais ce ne fut ni Luca, ni les gardes armés qui retinrent son regard. Ce furent les traits de Teresa Moretti.
« Madame Teresa…? » murmura la jeune fille d’une voix chevrotante.
Luca s’était arrêté net au milieu du vestibule. Son arme était restée dans son holster. Il contemplait la jeune femme comme s’il voyait un fantôme surgir du passé.
Elle avait la même arcade sourcilière prononcée, la même fossette au menton et, par-dessus tout, ces yeux singuliers, d’un vert ambre profond et perçant. Les mêmes yeux que ceux du portrait à l’huile de Vito Moretti qui trônait au-dessus de la cheminée du manoir.
« Mon Dieu… » souffla Luca, le souffle coupé.
« Elle s’appelle Maria, » dit Teresa d’une voix brisée par le chagrin et la tendresse. « Elle a vingt-trois ans, Luca. Elle est ta demi-sœur. »
L’onde de choc fit trembler l’atmosphère. Derrière nous, Michael poussa un juron étouffé, tandis que Franco resserrait son étreinte d’acier sur son cou.
« Mateo Mancini n’était pas son père, » continua Teresa, s’avançant lentement dans le salon pour prendre les mains glacées de la jeune fille, qui s’était mise à pleurer silencieusement. « Quand la guerre a éclaté entre notre famille et le clan Mancini, ton père a découvert que Clara attendait son enfant. Pas celui de son rival. Pour sauver l’honneur de la famille et empêcher un bain de sang fratricide, Vito a simulé la disparition de Clara et du bébé après l’assassinat de Mateo. Il les a cachées ici. Il les a protégées en secret. »
Luca se tourna lentement vers son frère, ses yeux noirs injectés d’un dégoût indicible.
« Et toi, Michael… Qu’est-ce que tu viens faire là-dedans ? »