Camille se figea. Le calme olympien de cette jeune femme, son regard clair qui ne fuyait pas, cette dignité naturelle qui ne pliait pas devant l’intimidation furent l’étincelle de trop. La directrice se leva d’un bond, le visage tordu par une colère irrépressible qui crevait le vernis de sa contenance bourgeoise.

Chapitre IV : L’Outrage
— Vous osez m’expliquer mon métier, petite ignorante ? s’étrangla Camille, dont la voix monta d’un octave, stridente et venimeuse. Vous pensez que parce que vous portez une blouse qui imite la soie parisienne, vous avez le droit d’avoir une opinion dans cette pièce ? Vous n’êtes rien d’autre qu’un parasite remplaçable !

Ce qui se produisit ensuite sembla se dérouler au ralenti, suspendu dans un cauchemar éveillé.

Sans prévenir, dans un geste de pure folie destructrice alimentée par l’angoisse de son propre échec, Camille projeta la tasse de café bouillant droit vers Chloé. La porcelaine lourde heurta violemment la poitrine de la jeune fille avant de se fracasser sur le sol. Le liquide brûlant traversa instantanément la fine étoffe de soie, cuisant la peau délicate du décolleté et de l’épaule.

Un cri étouffé de surprise et de douleur aiguë s’échappa des lèvres de Chloé. La tache sombre, fétide et grasse dévora en un instant la pureté du bleu pastel. Mais avant même que Chloé n’ait pu reprendre son souffle ou évaluer la brûlure, Camille fit un pas rageur en avant et asséna un coup de pied perfide dans la jambe de la jeune femme.

Déséquilibrée par la douleur et la surprise, Chloé s’effondra lourdement sur le sol de marbre glacial. Les éclats de porcelaine tailladèrent la paume de sa main droite, laissant perler des gouttes de sang vermeil qui vinrent se mêler au café répandu.

— Regardez-vous, ricana Camille, le souffle court, pointant un index chargé de mépris sur la jeune fille repliée sur elle-même. Une misérable incapable ! Vous n’êtes bonne à rien ! Vous salissez mon bureau avec votre maladresse ! Dégagez ! Sors d’ici avant que je ne fasse appeler les agents pour vous jeter sur le trottoir comme un vieux déchet !

Chloé, tremblante de douleur et de stupeur, serrait les bras contre sa poitrine calcinée. À travers les baies vitrées du bureau, le personnel de l’étage, tétanisé, observait la scène sans oser faire le moindre geste. Personne ne bougeait. La terreur paralysait chaque âme dans ce sanctuaire du faux luxe.

Chapitre V : Le Coup de Tonnerre
Soudain, le battant double en chêne massif et verre armé s’ouvrit avec une violence inouïe, résonnant comme une détonation dans tout l’étage.

Au seuil se tenait un homme d’une soixantaine d’années. Sa haute stature, son port altier et la perfection millimétrée de son costume trois pièces en laine peignée bleu marine traduisaient instantanément une autorité d’une dimension supérieure. Ses cheveux gris argenté encadraient des traits d’ordinaire empreints d’une courtoisie légendaire, mais qui, en cet instant précis, s’étaient mués en un masque de marbre et de fureur inextinguible.

Laurent Saint-Florentin venait d’arriver de Paris pour une visite surprise d’inspection du directoire, sans protocole, désireux de constater par lui-même l’évolution de sa fille.

Ses yeux balayèrent la pièce. Il vit les bris de vaisselle, la flaque noire souillant le sol de marbre immaculé. Et surtout, il vit sa fille unique, à genoux dans la saleté, serrant sa chair brûlée contre elle, du sang au bout des doigts.

La mallette en cuir précieux qu’il tenait tomba sur le plancher dans un fracas mat qui fit sursauter toute l’assemblée.

Laurent s’avança à grandes enjambées. L’air semblait se raréfier autour de lui à chaque pas. Camille, encore ivre de sa propre fureur, tenta de se redresser pour imposer son autorité :
— Monsieur Saint-Florentin ? Je vous en prie, ne prêtez pas attention à cet incident, cette stagiaire incompétente a commis une faute intolérable et…

— Taisez-vous ! rugit l’homme d’une voix qui sembla ébranler les fondations mêmes de l’édifice.

Il s’interposa entre la femme et sa fille, son corps dressé comme un rempart infranchissable. Son visage, blanc d’une colère contenue mais volcanique, s’approcha de celui de Camille, dont le sourire d’obséquiosité commerciale se figea instantanément, broyé par la panique. Le doigt de Laurent, tendu vers la directrice, ne tremblait pas.
— Vous venez de lever la main sur Chloé Saint-Florentin. Vous venez de frapper mon enfant ! Vous êtes licenciée pour faute lourde, sur-le-champ et sans préavis !

Le mot tomba dans la pièce avec la brutalité d’un couperet d’échafaud.

Camille chancela, la couleur désertant ses joues. Ses lèvres peintes s’ouvrirent dans un hoquet silencieux. Elle regarda la jeune fille au sol, puis le patriarche dont le profil impérial dominait les galeries de mode du monde entier. La vérité la frappa de plein fouet, anéantissant sept années d’intrigues, d’ambition féroce et de faux-semblants. Le monde de Camille von Bergen venait de s’effondrer en l’espace d’une seconde.

Laurent ne lui accorda pas un regard de plus. L’homme puissant s’agenouilla sans hésiter dans la flaque de café, ignorant superbement que le tissu de son pantalon sur mesure s’imbibait de liquide tiède. Ses mains tremblantes de tendresse et d’effroi écartèrent doucement les mèches blondes collées au front de Chloé.
— Pardon, mon enfant… Pardon de t’avoir laissée subir une telle ignominie, murmura-t-il, la gorge nouée.
— Père… souffla Chloé, retenant ses larmes non par faiblesse, mais par fierté. Je n’ai pas cédé.

Il l’aida à se relever avec une infinie délicatesse, retirant son propre pardessus en cachemire pour envelopper ses épaules meurtries et masquer l’offense faite à son corps.

Chapitre VI : La Chute
L’éviction fut impitoyable et publique.

Moins de deux heures après l’altercation, les équipes médicales d’urgence avaient soigné les brûlures superficielles de Chloé et bandé sa main dans l’infirmerie privée de la direction. Pendant ce temps, le service de sécurité générale de la holding, dépêché sur ordre exprès de Paris, avait investi le cinquantième étage.