Je m’assis par terre, au centre exact de la pièce, là où Irène m’avait rouée de coups dix ans plus tôt. Mais cette fois, je n’éprouvai aucune peur, aucun vertige. Le fantôme de Diana Valmont, la parvenue élégante et méprisante, s’était définitivement dissipé. Il ne restait que moi, une femme brisée par ses propres crimes, mais vivante et debout au milieu des ruines.
Je savais ce qu’il me restait à faire.
Dès le printemps suivant, je vendis aux enchères publiques les dernières toiles de maître et les quelques bijoux de famille qui dormaient encore dans les coffres pour apurer définitivement toutes les dettes fiscales et notariales de la succession. Avec le reliquat et l’aide d’une coopérative sociale régionale, je transformai le domaine.
Il ne fut plus jamais question de bals, de soirées mondaines ou de courtisans en smokings de soie. Le grand salon devint un atelier d’apprentissage, et le parc abandonné de trente hectares fut défriché pour laisser place à une exploitation maraîchère biologique et à un centre de formation horticole destiné à la réinsertion des femmes sortant de détention.
Des serres modernes s’élevèrent le long des anciens murs d’enceinte. Des mains calleuses, autrefois abîmées par la prison ou la précarité, vinrent y semer, tailler, récolter des fruits et des légumes qui nourrissaient désormais les cantines scolaires des villages alentour. Le château ne fut pas restauré dans son faste aristocratique d’autrefois ; nous nous contentâmes de réparer le toit, de poser des fenêtres isolées et d’en faire des dortoirs clairs, chauffés et dignes pour accueillir celles que la société avait rejetées dans ses marges les plus sombres.
J’habitais une petite chambre sous les combles, l’ancienne mansarde des domestiques située juste au-dessus du grand salon. Une table en pin, un lit simple, une étagère remplie de traités de botanique : c’était tout mon univers.
Chaque année, au mois d’octobre, le soir anniversaire de ce fameux bal qui avait fait s’effondrer mon imposture, je descends seule dans le parc jusqu’au petit cimetière communal situé à la lisière de la forêt. Là, sous un saule pleureur, une pierre tombale sobre ne porte que ces quelques mots gravés dans le granit : Irène Montbrun — Enfin libre.
Je m’agenouille sur la terre humide, dépose un bouquet de roses sauvages cultivées dans nos serres, et effleure la pierre de mes doigts rugueux.
Nous nous étions tout pris, nous nous étions mutuellement détruites avec une cruauté sans bornes. Mais de ce désastre absolu, de cette violence aveugle qui avait déchiré nos vies au milieu d’une fête mensongère, avait finalement germé quelque chose de pur, de rugueux et d’indestructible : une vérité nue, enfin libérée de la peur et de la honte.