Le contremaître de la pépinière m’appela dans son bureau vitré. Assis en face de lui se tenait un notaire de Tours, un jeune homme aux lunettes métalliques et au costume impeccable, tenant une serviette en cuir posée sur ses genoux.
« Madame Diana Montbrun ? demanda-t-il en se levant à mon approche.
— Oui, répondis-je avec appréhension, le cœur soudain serré par le vieux réflexe de panique qui ne m’avait jamais totalement quittée. Y a-t-il un problème avec le versement de mes astreintes judiciaires ?
— Non, madame. Je suis ici en qualité d’exécuteur testamentaire. Votre sœur, mademoiselle Irène Montbrun, est décédée il y a trois semaines à l’hôpital de Tours. »
Le sol sembla se dérober sous mes pieds une nouvelle fois, non pas d’effroi, mais d’une incompréhension vertigineuse.
« Décédée ? balbutiai-je. Irène ? Mais… elle n’avait pas cinquante ans. De quoi est-elle morte ?
— Un cancer foudroyant du pancréas, diagnostiqué trop tard, expliqua le notaire avec une gravité protocolaire. La maladie l’a emportée en moins de quatre mois. Avant de mourir, elle a rédigé ses dernières volontés en présence de deux confrères. Elle a expressément exigé que je vous remette cette lettre en mains propres, ainsi que l’acte qui y est annexé. »
Il me tendit une enveloppe blanche, immaculée cette fois, scellée à la cire rouge. Mes mains, noircies par le terreau des rosiers, tremblaient violemment en recevant le pli. Le notaire s’éclipsa discrètement, me laissant seule sous la pluie battante qui tambourinait contre les parois de verre du hangar.
Je brisai le sceau avec lenteur, craignant le venin posthume qu’Irène aurait pu distiller depuis l’au-delà pour parachever son châtiment. Mais en dépliant le papier épais, je reconnus son écriture, hachée par la douleur et les traitements, mais d’une lucidité implacable.
« Diana,
Si tu lis ces lignes, c’est que le destin a achevé de se moquer de nous deux. Les médecins m’ont condamnée, et je m’éteins dans une chambre froide, sans personne pour me tenir la main, exactement comme notre père est mort.
Quand je t’ai jetée à terre au milieu de ton bal mondain, j’ai cru que je touchais au paradis. J’ai cru que récupérer ce château, ces terres, ce titre de propriété dont tu m’avais privée allait guérir les dix années de boue et d’humiliation que j’avais endurées. Quelle imbécile j’ai été.
Dès le jour où je me suis installée dans cette immense maison vide, j’ai compris mon erreur. Les fantômes n’ont pas tardé à m’assiéger. Chaque pièce résonnait de ton rire d’autrefois, des ordres que notre père me crachait au visage quand j’étais gamine, et du silence terrifiant de ma propre solitude. La haute société qui te courtisait m’a méprisée plus encore qu’elle ne te détestait : pour eux, je n’étais que la servante revancharde qui avait sali leur milieu. Personne n’a jamais franchi le seuil du domaine. Les banques m’ont assaillie pour les dettes que le père avait laissées et que ton faux testament avait temporairement masquées sous des artifices comptables. Pour sauver les murs, j’ai dû vendre les terres, arbre par arbre, champ après champ.
J’ai passé les trois dernières années de ma vie emmurée vivante dans ce mausolée en ruine, à boire pour oublier que ma victoire avait le goût de la cendre. Ma haine envers toi m’avait maintenue en vie pendant dix ans ; une fois cette haine assouvie, je me suis vidée de l’intérieur. Le cancer n’a fait que terminer le travail.
Au procès, tu as dit que j’avais été punie dans ma chair mais que toi, tu t’étais détruite de l’intérieur. Tu avais raison, petite sœur. Nous avons été deux idiotes sacrifiées sur l’autel de l’orgueil d’un père qui ne nous aimait ni l’une ni l’autre. Il n’aimait que son nom et ses maudites pierres.
Je ne peux rien emporter là où je vais. Le domaine est presque ruiné, mais il reste le château, le vieux parc et quelques hectares de forêt que j’ai refusé de brader aux promoteurs. Par ce testament authentique — un vrai, cette fois —, je te lègue tout ce qui subsiste de l’héritage Montbrun.
N’y vois pas un geste de pardon. Le pardon n’existe pas entre nous. Vois-y une dernière épreuve. Ce domaine a été ma prison, puis la tienne, puis de nouveau la mienne. Si tu as le courage d’y retourner, fais-en quelque chose qui n’ait rien à voir avec le faste, les bals, le mensonge ou le sang.
Répare ce que nous avons brisé.
Irène. »
La lettre me glissa des mains. Les larmes, ces larmes que j’avais retenues sous les coups de poing, retenues sous les insultes des prétoires et derrière les barreaux de ma cellule, coulèrent enfin sans retenue, brûlantes et salvatrices, lavant pour de bon la poussière de mes fautes passées.
Je revins au domaine de Touraine par un après-midi brumeux de décembre.
La grille monumentale en fer forgé, autrefois dorée à la feuille, était rouillée, rongée par le lierre et la mousse. L’allée cavalière était envahie d’herbes folles et de branches mortes tombées lors des dernières tempêtes. Au bout de la perspective, le château apparaissait, décharné, colossal, mais d’une tristesse infinie. Des volets pendaient de leurs gonds, plusieurs ardoises s’étaient détachées de la toiture, et la façade néoclassique portait de longues traînées noirâtres causées par l’humidité de la Loire toute proche.
Je poussai la lourde porte en chêne qui n’était même plus verrouillée. L’odeur du salpêtre, de la cendre froide et de l’abandon m’assaillit instantanément.
Mes pas me conduisirent tout droit vers le grand salon de réception. Le lustre en cristal trônait toujours au plafond, mais la moitié de ses pampilles s’étaient brisées au sol au fil des hivers sans chauffage. Le parquet de chêne où mon sang avait coulé était terni, recouvert d’une fine couche de poussière grise. Il n’y avait plus de miroirs dorés, plus de meubles précieux, plus de velours pourpre. Rien qu’une carcasse de pierre dénudée, rendue à son néant originel.