Marc croyait que Romain allait perdre patience. C’était son piège : pousser un motard à l’outrage ou au geste d’humeur pour transformer un litige familial en flagrant délit. Mais Romain n’était pas un simple bagarreur de taverne. Il était l’homme que Lucas appelait son « roc », celui qui avait traversé les pires orages de la vie militaire avant de trouver refuge dans la fraternité de la route.
Romain n’a pas bronché. Il n’a même pas haussé les sourcils. Avec une lenteur calculée, presque solennelle, il a plongé la main à l’intérieur de sa veste en cuir sans que les policiers n’aient le temps d’en concevoir une menace, tant son mouvement respirait la transparence. Il n’en a pas sorti une arme ni un quelconque objet d’intimidation. Il a déployé une pochette plastifiée translucide, estampillée du sceau officiel de la préfecture et du ministère de la Justice, accompagnée d’un badge métallique bien distinct.
Romain a tendu l’ensemble au lieutenant sans dire un mot.
L’officier a froncé les sourcils, a saisi les papiers, puis ses yeux se sont agrandis en lisant les premières lignes. Il a relevé la tête vers Romain, cette fois avec un respect non feint qui a fait vaciller l’assurance de Marc.
« Capitaine Romain Vaneck, réserviste opérationnel de la gendarmerie nationale et président de l’association d’assistance aux pupilles et vétérans », lut l’agent à mi-voix, assez distinctement pour que les badauds et Marc l’entendent.
« Nous ne violons aucune propriété, lieutenant », déclara Romain, sa voix grave résonnant avec une netteté de cristal dans l’après-midi déclinant. « Nous sommes ici à la demande expresse et préalable de Claire Delorme, mère biologique et détentrice exclusive de l’autorité parentale sur la petite Mia Delorme, ici présente. L’homme qui gesticule devant vous tente de soustraire une mineure à son tuteur légal au moyen d’un document frauduleux. »
« C’est faux ! C’est une invention grotesque ! » hurla Marc, la voix soudain perchée d’un demi-ton, la sueur commençant à perler sur ses tempes dégarnies. « Mon avocat a déposé une requête ce matin même ! Lucas m’a tout cédé avant son accident ! Elle n’a plus rien, elle n’a plus de toit, elle est incapable de subvenir aux besoins de cette gamine ! »
Romain s’est alors retourné vers les motos alignées. Il a simplement levé deux doigts.
D’un des side-cars à l’arrière, un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un trench-coat impeccable qui contrastait radicalement avec le cuir environnant, est descendu d’un pas tranquille. Il tenait une mallette rigide en cuir bordeaux. C’était Maître Gilbert, l’un des notaires les plus réputés et les plus redoutés du barreau régional, un vieil ami personnel de Lucas et de son défunt père.
En apercevant Maître Gilbert, Marc est devenu livide. La couleur a littéralement fui son visage, laissant place à une pâleur cadavérique. Il a reculé d’un demi-pas, heurtant l’aile de sa berline noire.
« Bonsoir, Marc », lança le notaire d’une voix sèche, dénuée de la moindre complaisance. « Je vois que votre impatience a une fois de plus pris le pas sur la légalité la plus élémentaire. Vous avez cru que la disparition brutale de votre demi-frère vous laisserait le champ libre pour faire valoir cette grossière procuration que vous avez tenté de me faire enregistrer mardi dernier ? »
« Gilbert… qu’est-ce que vous faites avec ces… ces gens ? » bafouilla Marc, ses mains tremblant désormais visiblement le long de ses cuisses.
« J’accomplis le devoir pour lequel Lucas Delorme m’a rémunéré quarante-huit heures avant le drame », répondit le juriste en ouvrant sa mallette sur le capot tiède d’une des motos. « Lucas savait parfaitement que vous prépariez un détournement d’actifs au sein de votre société de transport logistique. Il savait que vous aviez contracté des dettes de jeu colossales sur des plateformes étrangères et que vous tentiez d’hypothéquer les biens de la société à son insu. Il n’était ni aveugle, ni crédule. »
Maître Gilbert a extrait un document volumineux muni de rubans rouges et de tampons notariés en cire. Il s’est tourné vers les deux agents de police qui écoutaient désormais avec une attention chirurgicale.
« Voici la copie certifiée conforme du testament olographe déposé au rang de mes minutes par Lucas Delorme, ainsi que l’acte fiduciaire instaurant Romain Vaneck et moi-même comme exécuteurs testamentaires et garants de la protection du patrimoine de l’enfant mineure Mia Delorme. L’intégralité des parts de la société, des comptes professionnels et de la propriété immobilière familiale revient sans partage à sa veuve, Claire Delorme, sous mandat de protection pour sa fille. Tout document postérieur prétendant le contraire relève du faux et usage de faux en écriture publique. »
Le monde s’est arrêté de tourner un instant pour moi. Les sanglots qui m’étouffaient depuis quarante-huit heures se sont brisés dans un grand soupir tremblant. Je me suis laissée tomber à genoux près de Mia, la tirant dans mes bras. Son petit corps s’est blotti contre mon cou, ses bras fins serrés autour de mes épaules. Je sentais son cœur battre au même rythme que le mien, affolé mais vivant.
Lucas avait tout prévu. Jusqu’au dernier instant, mon époux m’avait protégée de l’ombre qui le guettait. Il connaissait la noirceur de son demi-frère, il savait jusqu’où la cupidité pouvait mener un homme aux abois.
« C’est un coup monté ! » tenta encore Marc, brandissant son téléphone comme une pitoyable ligne de défense. « Ce testament a été extorqué sous la menace de ce gang ! Lucas était terrifié par ces types ! Il voulait couper les ponts avec son passé ! »
Un murmure sourd a parcouru le groupe de motards. Plusieurs colosses ont croisé les bras, leurs regards sombres pesant sur le traître. L’un d’eux, un homme aux tempes argentées nommé Bastien, qui portait une cicatrice sur la tempe gauche, a fait un pas en avant sans la moindre hostilité physique, simplement pour poser sa voix calme et posée :