« Romain… je ne sais pas comment te remercier », balbutiai-je, la voix étranglée par l’émotion. « Si vous n’aviez pas été là… il l’aurait emmenée. Il l’aurait utilisée pour me faire signer n’importe quoi. »
« N’y pense plus, Claire », répondit-il fermement en posant une main lourde et réconfortante sur mon épaule. « Lucas était des nôtres. Quand un homme porte nos couleurs et partage notre pain pendant quinze ans, sa famille devient notre sang. Ce n’est pas une simple phrase gravée sur une plaque de métal. C’est une dette d’honneur. Marc pensait que sans Lucas, tu étais seule et isolée au milieu des loups. Il avait juste oublié que les loups ne font pas le poids face à une meute soudée. »
Il s’est tourné vers les autres motards qui attendaient patiemment, adossés à leurs machines rutilantes.
« Ce soir, personne ne rentre chez Claire pour l’intimider. Les garçons vont monter la garde autour de la maison par relais de trois jusqu’à ce que la police boucle l’instruction et que les scellés soient posés sur les avoirs de Marc. Et pour ce qui est de l’entreprise, Maître Gilbert a déjà désigné un administrateur provisoire. Tout est verrouillé. Marc ne remettra plus jamais les pieds dans vos vies. »
Mia a alors regardé la moto de Romain, un magnifique chopper aux chromes étincelants, surmonté d’un guidon haut et d’une selle cloutée. Ses yeux brillaient d’une curiosité d’enfant qui reprenait enfin ses droits sur la terreur.
« Est-ce que… est-ce que je peux essayer le casque ? » demanda-t-elle timidement.
Romain a éclaté d’un rire franc, chaud et généreux, qui a semblé chasser les derniers fantômes de l’après-midi. Il a pris le casque rose, l’a délicatement ajusté sur la tête de la petite fille et a clipsé la jugulaire avec une précision de père de famille.
« Il te va à la perfection, princesse », dit-il. « La prochaine fois qu’on roule, c’est toi qui donnes le départ. Mais d’abord, on rentre à la maison. En cortège officiel. »
Le retour vers notre maison de banlieue restera à jamais gravé dans ma mémoire comme le passage d’une nuit sans fin vers une aube nouvelle. Ce n’était plus la fuite éperdue d’une femme traquée par l’injustice, mais une procession protectrice et digne.
En tête du convoi, Romain ouvrait la marche sur sa machine vrombissante, réglant sa vitesse sur celle de ma petite citadine modeste. De chaque côté et à l’arrière, les onze autres motards formaient un rempart mouvant de cuir et d’acier, bloquant les intersections pour nous laisser passer en douceur, veillant sur nous avec une discipline presque militaire. Assise sur la banquette arrière, son casque rose vissé sur la tête, Mia regardait par la vitre, les yeux écarquillés d’admiration, saluant de la main ces géants barbus qui lui répondaient tous d’un clin d’œil ou d’un salut de motard.
Quand nous sommes arrivées devant notre pavillon, le calme était revenu. La maison qui, le matin même, me semblait n’être qu’un piège prêt à se refermer sur nos têtes, redevenait notre refuge. Les frères de Lucas ont débarqué avec un respect scrupuleux. Ils n’ont pas envahi notre intimité : ils sont restés dans le jardin, sur le pas de la porte, vérifiant les verrous, installant un bivouac discret sous le préau pour la nuit, refusant même d’entrer dans le salon pour ne pas déranger notre repos.
Bastien et un autre motard, un géant au visage buriné que Lucas appelait toujours « L’Ours », avaient rapporté de quoi préparer un repas chaud qu’ils ont déposé sur le comptoir de la cuisine sans faire de bruit, avant de se retirer dans la cour.
Vers vingt-deux heures, après avoir couché Mia qui s’était enfin endormie d’un sommeil paisible, serrant contre elle une photographie encadrée de son père souriant au guidon de sa première moto, je suis descendue sur le perron.
La nuit était fraîche et criblée d’étoiles. Romain était assis sur le muret en pierre, un gobelet de café noir fumant entre ses mains calleuses. Il contemplait la rue silencieuse où deux autres motos étaient garées en sentinelles discrètes.
Je me suis assise à côté de lui, enveloppée dans un grand gilet de laine qui avait appartenu à Lucas. L’odeur du cuir vieilli, du café fort et de l’essence froide composait un parfum curieusement rassurant.
« Lucas m’avait raconté votre première rencontre », dis-je doucement pour briser le murmure du vent dans les platanes. « Il m’avait dit que vous vous étiez battus dans un hangar près de Marseille avant de devenir inséparables. »
Romain eut un petit rire étouffé, secouant la tête au souvenir de leur jeunesse tapageuse.
« Une querelle stupide pour un moteur mal calé », confia-t-il, le regard perdu dans les ombres de la chaussée. « On avait vingt ans, on croyait que le monde entier nous devait quelque chose et qu’il fallait cogner pour se faire entendre. Mais Lucas… Lucas avait quelque chose de différent, Claire. Même au milieu des pires galères, il avait cette boussole intérieure qui ne perdait jamais le nord. Quand il a décidé de tout quitter pour fonder son entreprise et construire cette vie avec toi, beaucoup dans le milieu ont cru qu’il nous reniait. Ils n’avaient rien compris. »
Il but une gorgée de son café avant de poursuivre :
« Lucas n’a jamais fui ses origines. Il les a transcendées. Il a prouvé qu’on pouvait sortir de la rue sans renier ses frères, qu’on pouvait bâtir une entreprise honnête sans écraser les autres, et qu’on pouvait être un homme sans jamais lever la main sur plus faible que soi. Marc le détestait pour ça. Marc était rongé par la jalousie parce que Lucas réussissait par le travail et l’amour, alors que lui échouait constamment malgré ses combines et ses costumes hors de prix. »
« Il a essayé de nous voler son souvenir, Romain », murmurai-je, les larmes me montant à nouveau aux yeux. « Il a essayé de me faire croire que Lucas n’avait laissé que des dettes et des regrets. »