Derrière eux apparut une troisième silhouette, marchant sans hâte, le visage découvert, éclairé par les reflets rougeoyants de l’incendie qui commençait à dévorer la maison d’habitation : Marcello.
« Tu vois, Vittoria », lança son cousin d’une voix presque décontractée, contrastant horriblement avec le vacarme du feu. « Tu aurais dû te contenter de gérer tes petites galeries d’art et de distribuer des médailles aux orphelins. Mais tu as toujours eu ce besoin ridicule d’incarner la justice familiale. Lorenzo avait compris qu’Elisa était un maillon faible. Toi, tu étais juste une vitrine décorative. Tu n’étais pas censée réfléchir. »
Vittoria se redressa de toute sa hauteur. Malgré la suie qui lui maculait les joues et l’odeur de fumée qui lui brûlait la gorge, elle planta son regard dans celui de Marcello avec un mépris souverain.
« C’est toi le maillon faible, Marcello. Mon père s’est servi de toi comme d’un vulgaire nettoyeur de fosses septiques. Tu t’es sali les mains pendant qu’il te laissait les miettes, et aujourd’hui tu risques les assises pour sauver des promoteurs qui t’abandonneront à la première seconde d’audience. »
Le visage de Marcello se tordit de rage. « Prenez-lui cette boîte et foutez le feu au reste ! »
L’homme à la barre de fer s’élança, mais il n’eut pas le temps de faire trois pas. Surgissant de l’ombre d’une camionnette en réparation, Marco Bianchi projeta de toutes ses forces le contenu d’un extincteur à poudre industrielle en plein visage du premier assaillant. Un nuage blanc suffocant et aveuglant satura l’espace, provoquant des quintes de toux déchirantes chez les deux complices. Dans la panique, le second individu trébucha sur un chariot d’outils, s’effondrant lourdement au sol dans un fracas métallique assourdissant.
« Sofia, Vittoria, la trappe ! Maintenant ! » hurla Marco en barrant le passage avec une barre de remorquage.
Marcello, furieux, sortit une arme de poing de la poche intérieure de son manteau. Il n’avait plus rien de l’administrateur distingué de la via de’ Tornabuoni : le masque de respectabilité venait de voler en éclats pour révéler un criminel acculé, prêt à tout pour ne pas sombrer.
« Personne ne sort d’ici ! » cria-t-il en épaulant l’arme vers Vittoria.
Le coup de feu claqua avec une détonation assourdissante sous la voûte en tôle ondulée de l’atelier.
Mais Elisa, dans un réflexe instinctif vieux de vingt ans d’amour et de protection fraternelle, s’était jetée en avant. La balle ne toucha personne : elle ricoche sur le bloc-moteur d’une berline suspendue juste au-dessus de Marcello. L’impact sectionna net l’un des câbles d’acier usés du treuil de levage. Dans un hurlement de métal broyé, le moteur en fonte de quatre cents kilos bascula dans le vide, entraînant dans sa chute un pan entier de l’échafaudage de stockage.
Marcello tenta de plonger en arrière, mais la structure métallique s’effondra sur ses jambes avec une violence inouïe, le clouant au sol sous une pluie de barres d’acier et de batteries lourdes. Un cri d’agonie déchira le vacarme des flammes.
Les deux hommes de main, sonnés et terrorisés par l’ampleur du désastre et l’effondrement imminent de la toiture, abandonnèrent leur commanditaire et prirent la fuite à travers la cour en direction de leurs véhicules.
À l’extérieur, le hurlement lointain des sirènes de police et des camions de pompiers perçait déjà la nuit toscane.
Vittoria s’approcha lentement de Marcello, coincé sous l’amas de ferraille, le visage tordu de douleur, le sang coulant sur son front poudré de poussière grise. L’arme avait glissé hors de sa portée. Il leva vers elle des yeux exorbités par la souffrance et la terreur.
« Vittoria… aide-moi… les poutres vont céder… sors-moi de là… on est de la même famille… »
Vittoria le fixa sans haine, mais avec une froideur absolue. Elle serrait toujours la boîte en fer-blanc contre son manteau déchiré.
« Tu as dit à mon père qu’une trahison familiale ne pardonnait pas, Marcello. Mais tu as oublié une chose : la justice, elle, n’oublie jamais son chemin. »
Marco et Elisa tirèrent Vittoria par le bras tandis que les premières poutres de la toiture commençaient à s’embraser sous la chaleur du foyer adjacent. Ils s’engouffrèrent par la porte latérale juste au moment où les premières équipes de secours et les carabiniers pénétraient dans la cour de l’officine.
Les pompiers parvinrent à extraire Marcello vivant de l’atelier quelques minutes avant que l’ensemble du hangar ne s’effondre dans un brasier gigantesque. Mais son arrestation fut immédiate, sécurisée sous escorte policière directe vers l’hôpital Santa Maria Nuova.
L’aube se leva sur Prato dans une brume froide teintée d’odeurs de cendre et d’eau calcinée.
Sur le trottoir d’en face, enveloppées dans des couvertures thermiques fournies par les secouristes, les trois femmes et Marco regardaient les pompiers noyer les derniers fumerolles de ce qui avait été leur vie durant deux décennies. La maison était ravagée, l’atelier détruit, mais personne n’était mort. Et pour la première fois en vingt ans, il n’y avait plus de secrets.
À huit heures du matin, Vittoria, le visage noirci et les vêtements en lambeaux, entra dans les bureaux de la brigade financière de Florence, accompagnée du capitaine des carabiniers qui avait recueilli sa déposition d’urgence sur les lieux de l’attentat. Sur le bureau du procureur adjoint, elle déposa avec un claquement net trois éléments distincts :
Premièrement, la fausse renonciation notariée portant son nom imité ;
Deuxièmement, la boîte en fer-blanc contenant les bordereaux originaux des chargements de déchets toxiques de 1999 signés par Lorenzo Rinaldi et Marcello ;
Troisièmement, sa propre démission de la présidence de la fondation Rinaldi, assortie d’une demande formelle de dissolution immédiate et de mise sous séquestre de tous les actifs immobiliers de la famille au profit des victimes des chantiers autoroutiers et des héritiers légitimes spoliés.
Le procureur écarquilla les yeux devant l’ampleur du dossier.
« Madame Rinaldi… réalisez-vous ce que cela implique ? Le nom de votre père sera traîné dans la boue. Vos biens personnels seront gelés pendant des années. Vous allez perdre votre statut social, votre villa, tout ce qui définit votre famille dans cette ville. »