Elisa marqua une pause, ses doigts se resserrant sur la tasse en faïence.
« Quand je lui en ai parlé, il m’a giflée. C’était la première et la dernière fois de ma vie qu’il levait la main sur moi. Il m’a dit que certaines vérités tuaient les familles et que si Marco ouvrait la bouche, il finirait sous dix mètres de terre comme les autres. Trois jours plus tard, Marcello est venu me trouver. Il m’a dit que si je ne disparaissais pas immédiatement en coupant tout contact avec toi et avec nos proches, Marco serait accusé d’avoir saboté les freins des excavatrices qui ont causé l’accident. Ils avaient déjà fabriqué les faux témoignages. Ils m’ont forcée à partir. Et pour s’assurer que je ne pourrais jamais réclamer ma part pour financer une enquête, Marcello a forgé cet acte de renonciation. Mais je n’ai jamais su… je n’ai jamais su qu’il avait utilisé ton nom pour me faire croire que tu étais leur complice. »
Sofia prit la main de sa mère. « Maman a gardé les bordereaux de livraison que papa avait cachés dans un vieux filtre à air de camion. Ils sont encore là, dans le garage. »
Vittoria sentit un vertige la submerger. L’homme qu’elle avait vénéré, ce père dont le portrait trônait dans le hall d’entrée sous une devise latine exaltant l’honneur et la probité civique, n’était qu’un corrupteur meurtrier, et Marcello son exécutant le plus zélé. Durant vingt ans, Vittoria avait protégé l’image de son père, géré ses fondations caritatives, distribué des bourses d’études et inauguré des bibliothèques avec l’argent issu de cadavres ensevelis sous le béton toscan.
« Où sont ces bordereaux, Marco ? » demanda Vittoria en se tournant vers son beau-frère, qui se tenait debout près de la porte de l’atelier attenant.
« Dans le double fond de mon compresseur d’atelier », répondit l’homme aux mains calleuses. « Je ne les ai jamais jetés. Non pas par esprit de vengeance, mais comme une police d’assurance. Je savais que si Marcello décidait un jour de nous effacer définitivement, ces papiers étaient la seule chose qui pouvait le conduire à perpétuité. »
« Il faut les apporter au procureur de la République dès demain matin », déclara Vittoria. « Tout doit sortir. L’usurpation d’identité, les faux notariés, et le scandale de 1999. »
Mais le silence qui suivit fut brutalement interrompu par le grincement métallique du portail extérieur de l’officine.
Marco s’avança vivement vers la vitre poussiéreuse donnant sur l’allée sombre. Deux berlines noires aux phares éteints venaient de bloquer l’issue de la cour. Trois hommes en descendirent, vêtus de blousons sombres. L’un d’eux tenait à la main un bidon métallique, tandis qu’un second contournait le bâtiment vers l’entrée arrière de l’atelier mécanique.
« Ils nous ont suivies », souffla Sofia, le visage blême.
« Ce n’est pas vous qu’ils ont suivies », répliqua Vittoria avec une lucidité glaciale en sortant son téléphone portable. L’écran n’affichait aucun signal : un brouilleur d’ondes portable venait d’être activé à proximité immédiate de la maison. « Marcello savait que je viendrais ici après ses menaces. Il veut détruire les dernières preuves physiques avant que la police n’exécute le mandat de perquisition. »
Marco réagit avec une vivacité remarquable pour son âge. Il verrouilla le loquet en acier trempé de la porte de service et coupa le disjoncteur général, plongeant le rez-de-chaussée dans une obscurité soudaine, seulement trouée par la lueur de la lune filtrant à travers les carreaux sales.
« Elisa, emmène Sofia et ta sœur au fond du hangar, derrière le pont élévateur », ordonna-t-il à mi-voix en saisissant une lourde clé anglaise sur l’établi. « Il y a une trappe qui mène à l’ancien canal de vidange. Elle débouche sur la ruelle arrière, derrière la fabrique de tissus. Fuyez. »
« Nous ne te laisserons pas seul, Marco ! » protesta Elisa en retenant son bras.
« Ils ne viennent pas pour discuter, Elisa. Ils viennent brûler l’atelier et tout ce qui s’y trouve. Allez ! »
Un fracas de verre brisé retentit à l’avant du bâtiment. Une odeur âcre d’essence et d’hydrocarbures envahit immédiatement la pièce d’accueil. Vittoria agrippa le bras de sa nièce et celui de sa sœur.
« Marco a raison. Si nous restons groupés, nous sommes piégés. Les bordereaux ! Où sont-ils exactement ? »
Marco retira la goupille d’un vieux compresseur hors d’usage dissimulé sous une bâche huileuse, plongea la main dans la cuve découpée et en extirpa une boîte en fer-blanc scellée par du ruban adhésif étanche. Il la tendit à Vittoria.
« Prenez-les. C’est la vie de ma fille et l’honneur de ma femme qui sont là-dedans. Ne les lâchez pour rien au monde. »
Soudain, une bouteille enflammée traversa la baie vitrée de la cuisine. Le projectile explosa contre le carrelage, projetant une nappe d’essence en feu qui embrasa instantanément les rideaux et les étagères de bois. La fumée noire, dense et suffocante, commença à envahir l’espace. À l’extérieur, des bruits de pas lourds martelaient le béton de l’allée, accompagnés d’injonctions étouffées.
Marco poussa les trois femmes à travers la porte dérobée de l’atelier. Vittoria serrait la boîte en fer contre sa poitrine. Dans la pénombre de l’immense hangar encombré de carcasses de voitures et de moteurs suspendus à des chaînes, l’air était glacé mais encore respirable.
« Par ici ! » chuchota Sofia, qui connaissait chaque recoin de l’atelier paternel depuis son enfance.
Mais alors qu’elles atteignaient le fond du local près de la trappe métallique, la grande porte coulissante de l’atelier s’ouvrit violemment dans un grincement strident. Deux hommes masqués pénétrèrent à l’intérieur, braquant des torches tactiques à travers la pénombre. Leurs faisceaux blancs balayèrent les étagères de pièces détachées avant de se fixer directement sur la silhouette reconnaissable de Vittoria Rinaldi.
« La boîte ! Donne la boîte et personne ne brûle vif ce soir ! » cria l’un des hommes en avançant d’un pas rapide, une barre de fer à la main.