Chaque coup de chiffon, chaque odeur de cire d’abeille et d’essence de térébenthine résonnait comme un exorcisme nécessaire. La maison reprenait son souffle. Les tentures couleur brique et les rideaux de lin lourd laissaient filtrer la lumière d’or de l’après-midi malouin.
En fin de journée, alors que les cloches de la cathédrale Saint-Vincent sonnaient au loin les vêpres par-dessus les toits d’ardoise et les remparts, nous nous installâmes enfin sur la terrasse qui surplombait le verger et la mer scintillante à marée basse.
Thomas servit le thé dans un service ancien rescapé du massacre, et nous partageâmes le pain de seigle au beurre salé et les fraises parfumées. La rougeur sur ma joue avait viré au violet sourd, mais je ne ressentais plus aucune amertume. La justice suivait son cours à l’hôtel de police : Maître Kerhervé m’avait confirmé par téléphone que la garde à vue d’Astrid était prolongée, que les preuves de ses tentatives d’extorsion et de falsification financière étaient désormais accablantes, et que la procédure de divorce pour faute grave avec demande de dommages et intérêts serait engagée dès le lendemain matin.
Thomas regardait l’horizon, là où la silhouette austère du Grand Bé se découpait contre le ciel couchant.
— « Demain, maman, je reprends mes chantiers navals sur de nouvelles bases. Je vais assainir les comptes, renvoyer les experts douteux qu’elle avait embauchés pour couler ma boîte, et honorer le nom que mon père m’a laissé. »
— « C’est tout ce que j’espérais entendre, mon grand, » lui dis-je en posant ma tasse. « Une malouinière n’est pas seulement faite de granit et d’ardoises. Elle est faite du courage de ceux qui l’habitent. Et tant que je respirerai, personne ne viendra nous dicter notre loi sur notre propre terre. »
Le vent du soir se leva, apportant avec lui l’odeur puissante du varech et des marées vivifiantes. La grille d’honneur était fermée, solide et inébranlable. La demeure avait retrouvé son calme séculaire, et dans le salon réchauffé par le crépuscule, les ancêtres corsaires semblaient veiller, satisfaits de savoir que l’honneur des La Roncière était sauf.