— « Une délégation de gestion obtenue par tromperie et dol caractérisé, » répliqua sèchement Maître Kerhervé. « Mais surtout, l’acte que vous avez fait parvenir à votre officier ministériel parisien comportait une clause suspensive dont vous n’avez sans doute pas pris la peine de lire les renvois en bas de page, aveuglée par votre avidité. Cet acte stipule que toute tentative de spoliation, tout refus de jouissance du propriétaire originel, et a fortiori, tout acte d’ingratitude notoire ou de violence physique, entraîne la nullité de plein droit et immédiate de toute donation ou délégation passée, présente ou à venir. »
Le notaire tira de sa serviette un feuillet revêtu de tampons écarlates.
— « Par ordonnance de référé rendue ce matin à sept heures trente par le juge des contentieux de la protection, et visée par Monsieur le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Saint-Malo, l’intégralité de vos droits de résidence est déclarée nulle et non avenue. Une mesure d’expulsion d’urgence sans délai d’épreuve a été ordonnée pour troubles manifestement illicites et voies de fait. »
Astrid resta bouche bée. La réalité commençait à percer la muraille de son orgueil démesuré. Elle regardait les uniformes bleus, les documents officiels, le calme souverain de cet homme de loi qu’elle avait cru pouvoir balayer d’un revers de manche mondain.
— « Vous… vous ne pouvez pas faire ça, » balbutia-t-elle, cherchant un appui chez Thomas. « Thomas, dis-leur ! C’est notre maison ! Nous allions la transformer en complexe hôtelier de luxe pour la jet-set ! Nous allions vendre ces vieilleries de tableaux et raser les dépendances pour installer les suites et le spa ! Thomas ! Réveille-toi ! »
Thomas la regarda comme s’il la voyait pour la première fois de sa vie. Le voile de complaisance amoureuse qui l’avait aveuglé pendant dix-huit mois de mariage toxique venait de se dissiper complètement, révélant la laideur du calcul et la barbarie du mépris.
— « Raser les dépendances ? » répéta-t-il, la voix tremblante d’une rage sourde. « Vendre les toiles de mon grand-père ? C’est pour cela que tu m’as fait croire que la banque nous étranglait ? C’est pour cela que tu m’as poussé à isoler ma mère, à changer les serrures sous prétexte de moderniser la sécurité ? »
Il s’avança vers elle, son visage d’ordinaire si calme tordu par la honte et la colère.
— « Tu as frappé ma mère. Devant chez elle. Tu as mis nos souvenirs de famille au rebut comme des déchets. Tu n’es qu’une voleuse, Astrid. Une arriviste sans foi ni loi. »
— « Thomas, mon amour, écoute-moi… » tenta-t-elle, amorçant un geste mielleux, ses yeux cherchant à retrouver leur emprise habituelle. « Je faisais ça pour nous, pour notre avenir… Tu es un artiste, un rêveur, tu ne comprends rien aux affaires… »
— « Ne me touche pas, » coupa-t-il en reculant avec une répulsion viscérale. « Ne t’avise plus jamais de poser la main sur moi, ni sur quoi que ce soit qui appartient à cette maison. »
L’adjudant-chef Le Guen s’avança alors de deux pas, son calepin à la main.
— « Madame Astrid Vaneck, je vous informe par ailleurs qu’au vu de la flagrance de l’agression commise sur la personne de Madame Maryvonne de La Roncière, constatée par témoin direct et corroborée par les caméras de vidéoprotection périmétrique dont nous venons de visionner le flux avec Maître Kerhervé, vous faites l’objet d’un placement en garde à vue immédiat pour violences volontaires sur personne vulnérable et tentative de spoliation d’héritage. »
— « Garde à vue ? » hurla-t-elle, perdant totalement le contrôle de ses nerfs. « Vous êtes devenus fous ! Vous ne savez pas qui je suis ! Mon père est un promoteur influent à Paris ! Mes avocats vont vous réduire en miettes ! Lâchez-moi ! »
Elle fit mine de reculer vers le perron pour s’enfermer à l’intérieur de la bâtisse, mais deux gendarmes montèrent prestement les marches, lui barrant la route avec une efficacité professionnelle et sans heurt inutile.
— « Madame, veuillez ne pas aggraver votre cas par une rébellion, » ordonna le gradé d’une voix calme mais sans réplique. « Veuillez d’abord ôter ce manteau qui ne vous appartient pas. »
Le visage d’Astrid vira au cramoisi. Être ainsi sommée de se dévêtir de son trophée devant les hommes en uniforme, devant son mari qui la reniait, et sous mon regard impassible, fut pour elle l’humiliation suprême. Ses mains tremblantes défirent les boutons d’écaille de tortue du manteau de cachemire. Elle le laissa glisser avec dédain, espérant sans doute qu’il tomberait sur les dalles poussiéreuses, mais Thomas le rattrapa d’un geste prompt avant qu’il ne touche terre, puis vint le déposer avec une infinie douceur sur mes épaules endolories.
— « Pardonne-moi, maman… » murmura-t-il, les larmes aux yeux, n’osant pas croiser mon regard. « Si tu savais à quel point j’ai honte… »
— « Nous parlerons de cela plus tard, Thomas, » répondis-je doucement, sans dureté superflue mais sans faiblesse. « Pour l’instant, faisons place nette. Les La Roncière ne règlent pas leurs affaires intimes en présence d’étrangers malveillants. »
Les gendarmes passèrent les menottes aux poignets d’Astrid, dont les protestations hystériques résonnaient contre les hautes façades de granit, effrayant les mouettes qui tournoyaient au-dessus des cheminées monumentales.
— « Mes affaires ! » cria-t-elle alors qu’on la guidait fermement vers l’un des véhicules de patrouille. « Mes robes ! Mes bijoux ! Mes valises de créateur ! Vous n’avez pas le droit de garder mes affaires ! »
Maître Kerhervé ouvrit alors sa serviette une dernière fois, tirant un autre document officiel.
— « Conformément à la requête conservatoire déposée ce matin pour compenser les dégradations constatées sur le mobilier classé et le préjudice moral subi, l’ensemble de vos effets personnels restera sous séquestre d’huissier jusqu’à la liquidation complète de vos créances personnelles et le paiement des frais de remise en état des lieux. Vous n’emporterez rien aujourd’hui, Madame. Rien d’autre que ce que vous portez sur vous. »