Marcus Vance entra comme en pays conquis. Grand, athlétique, la cinquantaine arrogante soulignée par des cheveux argentés impeccablement lissés en arrière, il portait un manteau en vigogne qui sentait le tabac cher et l’autorité brutale. Deux hommes en costume sombre et oreillettes spiralées se tenaient derrière lui, les mains croisées sur la boucle de leur ceinture.
Eleanor se leva instantanément de son bureau. Noah, qui sortait de la cuisine avec une tasse de bouillon pour Maya, s’arrêta net au milieu du couloir.
« Une parodie grotesque, Eleanor, » lança Vance avec un ricanement qui découvrit des dents trop blanches, trop parfaites. « Un mécanicien de bas étage ramassé dans une fosse à vidange du Queens ? Tu croyais vraiment que la commission de régulation allait gober cette fable d’amour foudroyant ? »
« Tu es sur une propriété privée, Marcus, » répliqua Eleanor, la voix glaciale. « Sors d’ici avant que je ne fasse intervenir la sécurité du bâtiment. »
« La sécurité ? » Vance ricana de plus belle en avançant vers elle. « La moitié de la société de gardiennage appartient à mes filiales depuis ce matin, ma chère. Tu as cru être maligne avec la clause de ton père. Mais ton père était un lâche qui n’a pas eu le courage de voir son empire s’adapter au monde moderne. Et ce minable… » Il tourna la tête vers Noah, son regard se chargeant d’un mépris venimeux. « Tu crois qu’il vaut mieux que les autres ? Combien tu l’as payé pour qu’il te tienne la main devant le greffier ? Cent mille ? Deux cent mille ? Donne-lui un million et il te vendra aux enchères demain matin. »
Noah posa calmement la tasse sur une console en marbre. Il ne portait pas de veste, seulement une chemise blanche aux manches retroussées sur ses avant-bras massifs, sillonnés de veines bleues et de cicatrices anciennes. Il avança vers Vance sans hâte, le regard étrangement vide de toute colère apparente.
« Sortez de chez ma femme, » dit Noah. Sa voix était basse, presque un murmure, mais elle portait une résonance sourde qui fit tressaillir les deux gardes du corps de Vance.
« Et si je refuse, le graisseur ? » cracha Vance, pointant un index manucuré vers le torse de Noah. « Tu vas me frapper ? Fais-le. Mes avocats te feront enfermer à Rikers Island avant le coucher du soleil, et ta petite bâtarde crèvera sur un brancard d’hospice public faute de soins. »
Le temps sembla se figer. Eleanor eut un mouvement d’effroi, ouvrant la bouche pour crier, mais le coup était déjà parti.
Ce ne fut pas un coup de poing rageur d’ivrogne de ruelle. Ce fut un mouvement court, net, d’une effroyable précision mécanique, forgé par quinze années passées à soulever des blocs moteurs et à tordre des barres de transmission à mains nues. Le talon de la paume de Noah frappa Vance directement au sternum, chassant tout l’air de ses poumons d’un coup sec. Le milliardaire fut projeté en arrière, trébuchant sur ses propres mocassins sur mesure avant de s’écrouler contre le chambranle de la porte, le visage écarlate, haletant comme un poisson jeté sur la grève.
Instantanément, le garde de droite porta la main sous son aisselle pour dégainer une arme. Noah ne recula pas d’un millimètre. Il attrapa le poignet de l’homme, pivota sur ses hanches avec la fluidité d’un engrenage lourd et verrouilla l’articulation vers le bas. Un craquement sec d’os désaxé retentit, suivi d’un hurlement étouffé. L’arme, un pistolet automatique compact, glissa sur le parquet. Noah posa fermement son pied dessus, sans quitter des yeux le second garde, qui resta tétanisé, les mains levées à mi-hauteur.
« J’ai réparé des camions pour des cartels de ferrailleurs quand j’avais dix-huit ans, » murmura Noah, fixant Vance qui rampait pour retrouver son souffle. « Vos petits messieurs propres ne m’impressionnent pas. Maintenant, vous allez vous relever, vous allez sortir de cet immeuble, et si vous prononcez encore une fois le nom de ma fille, je ne ferai pas appel à la police. Je vous démonterai pièce par pièce, comme un vieux moteur pourri. Est-ce que le message est assez clair pour votre conseil d’administration ? »
Vance, la bave aux lèvres, se remit péniblement debout, soutenu par son garde blessé. Ses yeux brûlaient d’une haine incandescente.
« Tu viens de signer ton arrêt de mort, Turner. Et le tien avec, Eleanor. L’assemblée générale extraordinaire a lieu dans trois jours au siège maritime. Tu crois avoir gagné ? Tu ne sais même pas ce qu’il y a dans les cales de tes propres cargos. »
Il quitta l’appartement en titubant, laissant derrière lui une trace de semelle et une tension électrique prête à foudroyer quiconque oserait respirer.
Eleanor resta immobile pendant plusieurs secondes, fixant la porte refermée. Ses mains tremblaient légèrement. Elle regarda Noah, qui ramassa l’arme au sol d’un geste machinal, en éjecta le chargeur d’un coup de pouce expert et vida la balle chambrée avant de jeter les pièces détachées dans la corbeille à papier en laiton.
« Il sait quelque chose, » lâcha-t-elle, la voix altérée. « Ce qu’il a dit sur les cales… Mon père gérait personnellement les manifestes de cargaison du terminal 44 à Newark. Depuis sa mort, je n’ai jamais pu obtenir les accès informatiques de cette division. Vance les avait verrouillés sous prétexte de secret de défense industrielle lié à des contrats gouvernementaux. »
Noah essuya une goutte de transpiration sur son front avec le dos de sa manche. L’instinct forgé par des années de précarité et de survie se réveillait en lui, aiguisé, implacable.
« S’il a quelque chose contre vous, il l’utilisera avant l’assemblée de vendredi, » dit-il. « Si vous perdez votre crédibilité légale avant le vote des actionnaires, votre mariage ne servira à rien. Les statuts permettront votre révocation pour faute lourde. »
Eleanor le regarda, stupéfaite. « Comment vous savez ça ? »