Nous rentrâmes sur Paris à tombeau ouvert. Le soleil se levait à peine sur la capitale, baignant les façades haussmanniennes d’une lumière dorée et coupante.

Marianne n’alla pas au tribunal. Elle appela directement le doyen des juges d’instruction du pôle financier et criminel, un magistrat d’une intégrité sans faille avec qui elle avait instruit plusieurs dossiers d’envergure. À neuf heures précises, un mandat d’arrêt était lancé contre le docteur Vaneau — intercepté à l’aéroport de Roissy alors qu’il tentait d’embarquer pour un pays sans accord d’extradition — et une commission rogatoire était confiée à la brigade de protection des mineurs et à la police judiciaire.

À onze heures, trois fourgons de police banalisés s’arrêtaient devant l’hôtel particulier des Beaumont, rue de Grenelle.

Je descendis de la voiture de Marianne, tenant les documents originaux contre ma poitrine. Le commissaire divisionnaire m’ouvrit la voie. Le grand portail en fer forgé céda sous l’injonction légale.

Nous entrâmes dans la cour d’honneur. Le majordome, terrorisé, tenta de nous barrer le passage avant de s’effacer devant les brassards orange de la police.

Dans le grand salon aux boiseries dorées, Geneviève était assise devant un service à thé en argent. Elle portait un tailleur de tweed noir. À ses côtés, Julien, l’air hagard, n’avait pas dormi de la nuit. Et dans un coin de la pièce, assise sur un tabouret trop haut, Lila pleurait en silence, vêtue d’une robe austère qui n’était pas la sienne, surveillée par une gouvernante sévère.

Dès que Lila m’aperçut, elle poussa un cri d’une pureté déchirante.

— Maman !

Elle glissa du tabouret et courut à travers la pièce. Geneviève se leva, furieuse, frappant sa tasse qui se renversa sur le tapis d’Aubusson.

— Retenez cette enfant ! Julien, appelle la sécurité ! Que fait cette femme chez moi ?

Julien ne bougea pas d’un millimètre. Il regarda les policiers entrer en nombre, puis fixa sa mère d’un regard mort.

Lila se jeta dans mes bras. Je la soulevai de terre, respirant l’odeur familière de ses cheveux, serrant son petit corps sanglotant contre le mien avec une intensité qui défiait toute la violence du monde.

— Je suis là, mon cœur. Personne ne te touchera plus jamais. Plus jamais.

Le commissaire s’avança vers Geneviève, tirant de sa poche le mandat d’arrêt.

— Madame Geneviève Beaumont, née de Saint-Amand, vous êtes en état d’arrestation pour instigation à la falsification d’actes d’état civil, tentative de soustraction d’enfant, corruption, subornation de témoins et violences volontaires sur mineur de quinze ans.

Geneviève eut un rire strident, glacial, le rire d’une femme dont l’empire s’effondre mais dont l’orgueil refuse d’abdiquer.

— Vous délirez ! J’ai la preuve scientifique que cette fille est la mienne ! Le laboratoire de Zurich…

— Le laboratoire de Zurich a été saisi ce matin par la police fédérale suisse à notre demande, intervint Marianne d’un pas assuré. Le docteur Vaneau est en garde à vue à Nanterre. Il a déjà tout avoué pour négocier sa peine. Votre précieux ADN n’a jamais quitté l’incinérateur il y a six ans, madame Beaumont. Lila est la fille biologique d’Émilie. Vous n’avez été que la dupe de votre propre médecin, à qui vous avez versé des millions d’euros pour nourrir votre folie de grandeur.

Geneviève vacilla. Pour la deuxième fois en quatre jours, son masque se fissura complètement. Une pâleur cadavérique envahit ses joues poudrées. Ses yeux exorbités cherchèrent le soutien de son fils.

— Julien… dis-leur. Dis-leur qui nous sommes ! Tu ne vas pas laisser ces plébéiens m’humilier dans ma propre maison !

Julien se leva lentement. Il la regarda de haut en bas. Il n’y avait plus de peur dans ses yeux. Seulement une lassitude infinie, un dégoût absolu qui avait consumé jusqu’à la dernière braise de son affection filiale.

— Tais-toi, maman, dit-il d’une voix blanche. Tais-toi pour toujours.

Les policiers s’avancèrent. Lorsque les menottes d’acier se refermèrent sur ses poignets ornés de saphirs, Geneviève tenta de se débattre, poussant des imprécations inintelligibles, hurlant le nom de ministres, de magistrats, de préfets qui ne viendraient jamais la sauver. Elle fut escortée à travers la cour pavée sous les regards ahuris du personnel de maison qui observait la scène depuis les fenêtres des étages.

Le salon redevint silencieux.

Julien s’approcha prudemment de nous. Il tendit une main tremblante vers Lila, les yeux embués de larmes.

— Lila… mon bébé…

La petite fille se détourna et enfouit son visage dans mon épaule, refusant de le regarder. Julien laissa retomber son bras, anéanti par ce geste simple qui sonnait le glas de son existence de père.

— Émilie… murmura-t-il, les lèvres tremblantes. Je ne savais pas. Je te jure que je ne savais pas jusqu’où elle pouvait aller. Pardonne-moi…

— Tu as choisi ton camp au Crillon, Julien, lui répondis-je avec une calme implacable. Tu l’as choisi quand tu m’as demandé de m’excuser devant trois cents personnes pendant que ta fille saignait sur le marbre. Tu l’as choisi quand tu as laissé des policiers arracher Lila de mes bras sans même lever le petit doigt. Tu n’es pas un père. Tu n’es que l’héritier d’un fantôme.

Je me tournai vers Marianne.

— On s’en va.

Nous sortîmes de l’hôtel particulier sans nous retourner. Dans la voiture, Lila s’endormit rapidement sur mes genoux, épuisée mais enfin apaisée par la chaleur de ma présence.

Six mois plus tard, la cour d’assises de Paris rendait son verdict dans ce que la presse avait baptisé « Le Scandale des Beaumont ».

Le procès avait mis à nu les coulisses les plus sordides de cette dynastie que l’on croyait intouchable. Geneviève Beaumont fut condamnée à douze ans de réclusion criminelle pour instigation à la falsification génétique, séquestration et violences aggravées. Ses recours furent tous rejetés. Privée de son aura, ruinée par les dommages et intérêts records accordés et par la chute vertigineuse des actions de sa société, elle croupissait désormais dans une cellule de la maison d’arrêt des femmes de Versailles.