Marianne était avocate au barreau de Paris, spécialisée dans le droit pénal des affaires et de la famille, mais elle était avant tout mon amie d’enfance. Lorsque sa porte s’ouvrit au quatrième étage d’un vieil immeuble du boulevard Saint-Germain, elle ne posa aucune question. Elle prit immédiatement Lila dans ses bras, prépara un bain tiède, nettoya l’écorchure de la petite avec une infinie délicatesse, et lui fit enfiler un vieux sweat-shirt en coton avant de l’allonger sur le canapé avec une tasse de lait chaud.
Ce ne fut que lorsque les paupières de Lila se fermèrent, épuisées par les larmes, que je m’assis dans la cuisine de Marianne et lui racontai l’indicible.
Marianne écouta sans m’interrompre une seule fois, ses doigts serrés autour d’une tasse de café noir, ses sourcils bruns se fronçant à mesure que l’horreur se déployait. Quand j’eus terminé, elle resta silencieuse de longues minutes, le regard rivé sur la fenêtre battue par la pluie.
— Sur le plan strictement juridique, commença-t-elle d’une voix sourde, ce que Geneviève et le docteur Vaneau ont orchestré relève d’une multitude de crimes. Faux et usage de faux en écriture publique, substitution d’enfant, atteinte à l’intégrité du corps humain sans consentement, escroquerie médicale, violation du secret professionnel et complicité d’abus de confiance aggravé. En droit français, c’est la cour d’assises. Ils risquent dix à vingt ans de réclusion criminelle.
— Mais l’ADN, Marianne ? pleurai-je en me prenant la tête à deux mains. Est-ce que cette femme peut m’arracher Lila ? Est-ce que Julien peut réclamer la garde exclusive sous prétexte que je ne serais génétiquement rien pour elle ?
Marianne posa sa main chaude sur la mienne avec une fermeté rassurante.
— Écoute-moi très bien, Émilie. La maternité en France se fonde sur un principe indéboulonnable : mater semper certa est. La mère est celle qui accouche. Ton nom figure sur l’acte de naissance officiel enregistré à la mairie du VIIIe arrondissement. Tu as porté Lila, tu lui as donné la vie, tu as exercé la possession d’état continue depuis six ans. Geneviève peut brandir tous les tests qu’elle veut, réalisés illégalement à l’étranger sans ordonnance judiciaire, aucun juge aux affaires familiales ne retirera un enfant à sa mère légale au profit d’une folle qui a commis un crime pour l’obtenir. Mais nous devons agir avant qu’ils ne verrouillent le dossier.
— Que veux-tu faire ?
— Demain matin, à la première heure, je saisis le procureur de la République d’une plainte pénale avec constitution de partie civile. Et j’exige une perquisition immédiate à la clinique Saint-Roch ainsi qu’au cabinet de Vaneau avant que les registres des années concernées ne partent en fumée.
La nuit fut blanche. Assise au bord du lit où dormait Lila, je contemplais son visage d’ange éclairé par la veilleuse. Ses traits étaient fins, ses cils longs et recourbés. Chaque respiration de ma fille me semblait un miracle volé à l’arrogance d’un empire pourri par l’argent. Jamais je ne permettrais à Geneviève de transformer cette enfant pure en une héritière amère, élevée dans le mépris et la haine des humbles.
Le lendemain à huit heures, Marianne activait son réseau. Mais les Beaumont possédaient une longueur d’avance colossale. Vers dix heures, le téléphone de l’appartement sonna. C’était Julien. Marianne décrocha, mit le haut-parleur et lança l’enregistrement.
— Émilie, je sais que tu es là, disait sa voix, brisée, hagarde. Il faut qu’on parle. Tout ceci est une folie. Maman a perdu la tête, mais elle a des contacts partout. Ses avocats ont déjà préparé une assignation en référé pour faire interdire toute divulgation dans la presse. Elle veut nous étouffer.
— Et toi, Julien ? demandai-je d’un ton glacial. De quel côté es-tu ? Hier soir, tu m’as demandé de m’excuser après qu’elle a jeté ta fille au sol.
Un long silence s’étira.
— Je ne savais pas… J’étais sous le choc. Émilie, je t’en supplie, reviens. On peut étouffer l’affaire. On trouvera un accord financier pour que maman parte vivre dans notre propriété de Toscane. Mais n’attaque pas la famille. La holding s’effondrerait. L’action Beaumont Industrie a déjà perdu huit pour cent à l’ouverture à cause des rumeurs sur la soirée du Crillon.
— Tu n’as toujours rien compris, répondis-je avec un profond mépris. Ta holding m’importe peu. Ton argent me dégoûte. Tu te soucies de tes actions en bourse alors que ta mère a violé mon corps et mon existence même pour assouvir ses délires dynastiques. Tu n’es qu’un pantin, Julien. Reste avec ta mère. Je vais tout démolir.
Je raccrochai. Marianne me regarda avec une lueur d’approbation dans les yeux.
— On déclenche l’offensive, dit-elle en enfilant sa veste.
Pendant les quarante-huit heures qui suivirent, une guerre souterraine d’une violence inouïe s’engagea. Geneviève déploya tout son arsenal. Deux de nos recours furent mystérieusement retardés au greffe du tribunal de grande instance. Le docteur Vaneau s’était volatilisé, prétendument en voyage d’études en Asie du Sud-Est. Les vigiles privés de la société Beaumont montaient la garde devant son cabinet fermé.
Puis, le troisième jour, le premier coup fatal fut porté à mon encontre. Deux huissiers de justice, accompagnés de deux policiers, se présentèrent au domicile de Marianne avec une ordonnance de placement provisoire délivrée en urgence par un juge de permanence complaisant. Le motif invoqué était ubuesque mais redoutablement orchestré : « violences avérées de la mère envers un membre de la famille devant témoins », « instabilité psychologique majeure » et « contestation biologique urgente ».
Je vis les policiers entrer dans le salon. Lila se cramponna à mes jambes en hurlant.
— Madame, nous devons exécuter l’ordonnance du magistrat, déclara l’officier d’un ton embarrassé mais ferme. L’enfant doit être confiée à son représentant légal paternel à titre conservatoire.
— Vous ne toucherez pas à ma fille ! criai-je, les larmes brouillant ma vue. Regardez son genou ! C’est la grand-mère qui a fait ça ! J’ai un certificat médical de l’hôpital Necker !