Je hochai la tête, la mâchoire si serrée que mes molaires me faisaient mal. « La plainte ne sera que le début. »

Je passai le reste de la nuit assis sur un fauteuil métallique à côté du lit d’hôpital, tenant la main perfusée d’Emily pendant qu’elle sombrait dans un sommeil lourd, assisté par les sédatifs légers. Mon téléphone ne cessa de vibrer, posé sur ma cuisse.

Les messages s’accumulaient par dizaines.

Ceux de ma mère d’abord, oscillant entre le chantage affectif et le venin pur :« Lucas, comment as-tu pu faire ça à ta propre sœur ? Elle dort dans une cellule insalubre ! Les policiers la traitent comme une criminelle ! Tout ça pour une querelle d’argent ! Tu fais honte au nom des Morel ! »
Puis, une heure plus tard :« Emily n’a rien eu, elle simule pour t’éloigner de nous ! Tu n’as pas le droit de détruire la réputation de ton père ! Retire cette plainte avant demain matin ou tu n’as plus de famille ! »

Mon père, lui, avait laissé un message vocal de quatre minutes, sa voix pâteuse trahissant l’alcool qu’il avait dû engloutir après l’intervention des forces de l’ordre :« Tu ne te rends pas compte de ce que tu déclenches, gamin… Si Chloé a un casier, elle perd son agrément pour son cabinet de communication. Et moi, les banques vont lâcher mes garanties dès que la nouvelle fuira dans la presse locale. Tu as vendu ta famille pour les millions d’une étrangère. Rappelle-moi tout de suite, bon sang ! »

Je n’effaçai rien. Au contraire, j’effectuai des captures d’écran méthodiques de chaque message, sauvegardai le fichier audio sur deux disques durs distants et envoyai une copie complète à Maître Bertrand Vaneck, l’un des plus redoutables avocats pénalistes de la ville, qui était également un ami d’enfance de mon père — un ami que ce dernier avait jadis trahi en affaires, ce qui me garantissait une loyauté sans faille de sa part.

À huit heures du matin, laissant Emily sous la surveillance vigilante du personnel soignant et après avoir explicitement fait inscrire son nom sur la liste de protection avec interdiction formelle d’accès à quiconque ne portait pas mon nom, je me rendis au commissariat central.

L’officier de police judiciaire en charge du dossier, le capitaine Mercier, était un homme pragmatique aux cheveux poivre et sel, le regard fatigué de ceux qui ont tout vu de la noirceur humaine. Il étudia le certificat médical, écouta les enregistrements audio et visionna sans broncher les extraits vidéo que je lui remis sur une clé USB.

Car ce que mes parents et Chloé ignoraient, c’était que deux semaines auparavant, après une première tentative d’intrusion verbale menaçante de ma sœur chez nous, j’avais fait installer une caméra panoramique haute définition discrètement intégrée dans le détecteur de fumée du salon.

L’enregistrement était d’une clarté impitoyable.

On y voyait la table du dîner encore dressée. On entendait nettement la voix mielleuse de ma mère exigeant un virement de deux cent cinquante mille euros pour éponger les créances de mon père, suivi d’un « prêt participatif » de cent mille euros pour la société de Chloé. Puis venait le refus poli mais ferme d’Emily : « Cet argent appartient à la mémoire de mon grand-père et à l’avenir de notre enfant. Nous ne financerons pas vos erreurs de gestion. »

La vidéo montrait ensuite l’explosion de violence. Chloé se levant brusquement, renversant son verre de vin rouge qui tachait la nappe blanche d’une flaque semblable à du sang. Son visage tordu par la rage, décrochant la ceinture de cuir de son cabas de marque, la faisant siffler dans l’air avant de s’abattre sur Emily assise. On voyait Emily se recroqueviller pour protéger son ventre, le cri de surprise, le coup intercepté par l’avant-bras, et mon intervention fulgurante où j’arrachais l’arme par destination avant de repousser Chloé.

Mais le plus accablant restait l’attitude de mes parents.

Mon père ne s’était pas levé pour retenir sa fille, mais pour me bloquer les bras. Et ma mère, debout près du buffet, n’avait pas crié pour arrêter le massacre, mais pour encourager sa progéniture : « Fais-la plier, Chloé ! Elle ne sortira pas d’ici tant qu’elle n’aura pas signé ! »

Le capitaine Mercier releva la tête de son écran, un pli de dégoût marquant le coin de ses lèvres.

« Avec ça, monsieur Morel, la garde à vue de votre sœur va basculer en comparution immédiate sous qualification criminelle ou délictuelle très lourde : violences avec arme par destination, avec préméditation au vu de la ceinture préparée à l’avance, sur personne vulnérable connue comme telle, ayant entraîné une ITT supérieure à huit jours. Vos parents, quant à eux, vont être convoqués d’ici deux heures pour complicité et non-assistance à personne en danger. »

« Je ne retirerai rien, capitaine », déclarai-je d’une voix blanche. « Je veux qu’ils soient poursuivis avec la plus grande sévérité permise par la loi. »

« Compte tenu des éléments matériels, ce ne sera même plus votre décision, mais celle du procureur de la République. Et croyez-moi, il ne va pas apprécier le spectacle. »

Lorsque je sortis du commissariat, le soleil automnal brillait d’une lumière crue sur le parvis de béton. Deux journalistes d’une feuille de chou judiciaire locale rôdaient près des marches, flairant l’esclandre familial impliquant une figure autrefois en vue du commerce portuaire. Je baissai la tête, traversai sans mot dire et regagnai mon véhicule.

Pendant que je roulais vers notre maison pour récupérer des affaires propres pour Emily, mon téléphone sonna à nouveau. Cette fois, c’était Maître Vaneck.

« Lucas, j’ai reçu ton dossier », attaqua immédiatement l’avocat sans préambule protocolaire. « C’est une abomination pure et simple. Ton père vient de tenter de me joindre sur ma ligne privée pour que j’assure la défense de Chloé. Il ignore visiblement que tu m’as contacté en premier. »

« Tu as refusé ? »