Le hangar numéro 4 bâillait dans l’obscurité, une simple porte métallique entrouverte laissant filtrer un rai de lumière jaunâtre. Daniel poussa la porte. Les gonds rouillés poussèrent un gémissement strident.

À l’intérieur, sous un projecteur de chantier suspendu à une poutrelle, Elena était assise sur une chaise en bois, les mains liées dans le dos par des colliers de serrage en plastique. Son visage était pâle, marqué par la fatigue et la terreur, mais ses yeux s’éclairèrent d’un soulagement désespéré lorsqu’elle aperçut son mari.

« Daniel, non ! C’est un piège, ne leur donne rien ! » cria-t-elle avant qu’un homme massif, le même que Daniel avait entrevu fuyant la fête d’anniversaire, ne lui plaque brutalement une main gantée sur la bouche.

Depuis l’obscurité derrière le projecteur, deux silhouettes s’avancèrent à pas mesurés. Marianne Mercer, vêtue d’un manteau de laine noir impeccable, et Tessa, dont le regard trahissait une nervosité fébrile que l’alcool n’apaisait plus.

« Tu as toujours été prévisible, mon fils », dit Marianne d’une voix dénuée de la moindre chaleur maternelle. « Depuis que tu es enfant, ta faiblesse a toujours été ce sentimentalisme ridicule pour les gens qui t’entourent. Ton père avait le même défaut. C’est ce qui l’a perdu. »

« Tu as tué Julian ? » lança Daniel, s’arrêtant à dix mètres d’elles, la voix glacée.

Tessa eut un sursaut visible. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais Marianne lui posa une main d’acier sur l’épaule pour la faire taire.

« Julian était devenu incontrôlable », déclara Marianne avec une effroyable indifférence. « Il voulait tout révéler. Il voulait épouser cette fille sans nom, reconnaître publiquement cette bâtarde et me destituer de la gestion des biens. Il a refusé de comprendre que la fortune Mercer n’appartient pas à des enfants naïfs, mais à ceux qui ont le courage de la préserver du fisc et des lois stupides. Son accident de bateau était une malheureuse erreur de navigation. Une tempête soudaine… personne n’a pu le sauver. »

« Tu as laissé ton propre fils se noyer pour de l’argent », murmura Daniel, écœuré par la noirceur insondable de la femme qui lui avait donné la vie.

« J’ai protégé notre dynastie ! » rétorqua Marianne, les yeux soudain brillants d’un fanatisme froid. « Et maintenant, donne-moi cette clé et ce certificat. L’homme que tu vois s’appelle Marcus. C’est un professionnel. Dès que j’aurai la clé du coffre de Genève, vous signerez tous les deux, toi et Elena, une renonciation formelle à la garde de Lily et à vos parts dans l’entreprise sous prétexte d’un départ définitif à l’étranger. Vous partirez, et vous ne remettrez plus jamais les pieds ici. Si tu refuses, Marcus se chargera d’Elena ici même, et la police trouvera son corps dans le fleuve demain matin avec une lettre expliquant qu’elle a fui ses malversations financières par le suicide. »

« Et Chloé ? » demanda Daniel en fixant directement Tessa. « Tu as abandonné ta propre fille dans un institut en Suisse pendant des années pour servir de monnaie d’échange à cette femme ? Tu penses vraiment qu’elle te laissera en vie une fois que Chloé aura hérité et que Marianne aura obtenu la tutelle ? »

Tessa vacilla. Ses mains tremblaient visiblement. « Marianne m’a promis que nous récupérerions Chloé dès que la fiducie serait transférée… Elle m’a juré que nous partirions vivre en Italie toutes les deux. »

« Regarde-la, Tessa ! » cria Daniel en pointant sa mère du doigt. « Elle a assassiné Julian ! Elle m’a piégé aujourd’hui en utilisant sa propre petite-fille de quatre ans ! Penses-tu sérieusement qu’elle partagera cent cinquante millions avec toi ? Dès que les papiers seront signés, Marcus aura un autre contrat. Et ce contrat portera ton nom et celui de ta fille ! »

« Tais-toi ! » hurla Marianne, perdant enfin son masque d’aristocrate impassible. « Marcus, prends-lui le cylindre et brise-lui les genoux s’il résiste ! »

Le colosse s’avança d’un pas lourd vers Daniel, sortant une matraque télescopique en acier trempé de sa poche.

Daniel ne recula pas. Il fit un mouvement rapide du bras et projeta le cylindre de laiton de toutes ses forces vers les ombres profondes du fond du hangar, au milieu d’un empilement de palettes industrielles et de fûts métalliques.

« Va le chercher ! » cria Daniel.

Le réflexe de la cupidité fut plus fort que la discipline. Marcus hésita une seconde, puis se jeta vers l’obscurité où le métal venait de tinter contre le béton. Marianne poussa un cri de rage et s’élança d’un pas vers l’avant.

Daniel profita de cette demi-seconde d’inattention pour bondir vers Elena. Il saisit la lourde chaise en bois d’un geste sec, la renversa pour déséquilibrer la trajectoire et utilisa son canif de poche pour trancher le lien en plastique qui retenait les poignets de sa femme. Elena poussa un cri de soulagement mêlé de douleur lorsque la circulation revint dans ses mains bleuies.

« Courez vers la sortie ! » hurla Daniel.

Mais Marcus revenait déjà, le visage déformé par la fureur en constatant que le cylindre ne contenait que de vieux morceaux de journaux froissés.

« C’est un faux ! » rugit l’homme de main.

Marcus leva sa matraque et chargea Daniel. Le coup partit avec une violence inouïe, visant le crâne. Daniel esquiva de justesse en plongeant sur le côté, mais le métal lourd heurta violemment son épaule gauche, lui arrachant un hurlement de douleur. Il roula sur le sol poussiéreux, son épaule engourdie par le choc, tandis que Marcus levait à nouveau son arme pour l’achever.

C’est alors qu’un bruit sourd et mat retentit.

Tessa se tenait derrière Marcus, une lourde barre de fer rouillée serrée à deux mains, qu’elle venait d’abattre de toutes ses forces sur l’arrière du crâne du mercenaire. Le colosse chancela, les yeux révulsés, avant de s’effondrer lourdement face contre terre, inconscient.

Tessa laissa tomber la barre métallique, qui résonna lugubrement sur le béton. Elle respirait avec difficulté, les larmes coulant enfin librement sur son maquillage défait.