Daniel resserra son étreinte autour de sa fille. Lily tremblait de tout son petit corps, son visage baigné de larmes enfoui dans le creux de son cou. Il sentait les battements désordonnés de son cœur contre sa poitrine. Elle avait quatre ans à peine, une robe rose froissée maculée de boue, et son petit pied gauche était nu, privé de sa chaussure vernie.
« Qui a touché à ma fille ? » répéta Daniel, la voix sourde, vibrante d’une fureur contenue.
Sur la terrasse surélevée, adossée à la balustrade de marbre, Tessa afficha un sourire paresseux. Elle fit tourner machinalement le liquide rubis dans son propre verre, sans ciller.
« Détends-toi, mon cher Daniel. Ce n’était qu’un jeu d’enfants, une simple farce d’anniversaire pour tester son courage. Il ne faut pas en faire un drame. »
Daniel fit un pas en avant, prêt à exploser, mais sa mère se dressa devant lui. Marianne Mercer, soixante-cinq ans, silhouette droite et impérieuse, le regard d’un bleu glacial qu’aucune émotion n’avait jamais réchauffé, lui barra le passage menant aux portes vitrées du salon.
« Reste où tu es, Daniel, ordonna-t-elle sans élever la voix. Tu donnes un spectacle indigne devant nos plus proches partenaires. Pose cette gamine capricieuse. Elle passe son temps à chercher l’attention en simulant des terreurs ridicules. C’est une petite ingrate mal élevée, tout comme sa mère. »
À la mention d’Elena, sa femme absente ce jour-là pour un voyage d’affaires prétendument urgent, les mâchoires de Daniel se contractèrent. Lily releva soudain la tête. Ses yeux rougis fixèrent le visage sévère de Marianne. D’une voix fluette mais distincte, coupant le silence de plomb, elle murmura :
« Papa… Tessa n’était pas toute seule dans le cabanon. Mamie lui a dit de me tenir pendant que le monsieur prenait la photo… et Mamie a dit de prendre mon doudou… »
Avant que l’enfant ne puisse prononcer une syllabe de plus, le verre de Marianne Mercer heurta le sol avec fracas. Les doigts de la matriarche s’étaient crispés au point d’écraser le cristal fin.
« Assez ! » rugit Marianne, le visage soudain déformé par une panique qu’elle ne parvint pas à masquer.
Dans le même instant, un bruissement attira le regard de Daniel vers les haies d’ifs bordant l’allée ouest du domaine. Un homme vêtu d’une veste sombre et d’une casquette rabattue venait de se glisser hors du cabanon de jardinage, glissant un boîtier noir sous son manteau avant de disparaître vers la grille dérobée du parc. Daniel voulut s’élancer, mais sa mère lui saisit brutalement le bras gauche, ses ongles manucurés s’enfonçant à travers le lin de sa chemise.
« Si tu fais un scandale ici, murmura-t-elle avec une noirceur venimeuse, je détruis Elena avant la fin de la semaine. Pense à ce qui compte vraiment, Daniel. »
L’avertissement sonnait comme une sentence. Daniel regarda autour de lui. Tessa avait cessé de sourire ; son regard fuyait vers la porte d’entrée. Plusieurs associés de la holding Mercer détournaient les yeux avec une gêne calculée, comprenant qu’un règlement de comptes familial venait de déchirer le vernis des convenances.
Daniel ne répondit rien. Il dégagea son bras d’un coup sec, posa la tête de Lily contre son épaule pour la protéger des regards et traversa le jardin à longues enjambées, ignorant les appels hypocrites de quelques convives. Il quitta la propriété sans se retourner, installa sa fille dans son siège auto à l’arrière de sa berline et verrouilla les portières de l’intérieur.
Lily pleurait toujours silencieusement, serrant contre elle son lapin en peluche beige, un vieux jouet aux oreilles râpées dont une couture ventrale semblait avoir été récemment tirée et recousue à la hâte avec un fil noir grossier.
« Tout va bien, mon ange. Papa est là », souffla-t-il, les mains crispées sur le volant.
Il activa l’application de surveillance connectée de son domicile pour vérifier les caméras de son pavillon personnel, situé à trois kilomètres de là. L’écran de son téléphone n’afficha qu’un signal noir haché de neige numérique. La caméra du salon, celle de la chambre de Lily, et même celle de l’allée étaient toutes hors ligne. Le piratage n’était pas une coïncidence. C’était une opération coordonnée.
Le piège ne venait pas de se refermer : il avait été tendu depuis des mois.
Deux heures plus tard, enfermé dans son bureau personnel après avoir confié Lily à Claire, sa sœur cadette et la seule membre de la famille Mercer à avoir rompu tout lien avec leur mère dix ans plus tôt, Daniel examinait le doudou sur sa table de travail.
Claire venait d’arriver après un trajet d’urgence de quarante minutes. Les traits tirés, elle regardait son frère avec une anxiété palpable.
« Daniel, Lily m’a raconté ce qui s’est passé dans le cabanon avant que tu n’arrives, dit-elle à voix basse pour ne pas réveiller la petite qui dormait enfin dans la pièce voisine. Tessa l’a attirée là-bas en lui disant qu’un petit chiot l’attendait. Quand elle est entrée, Marianne et un homme étaient déjà à l’intérieur. Ils l’ont maintenue de force pendant que l’homme photographiait un document qu’ils avaient sorti du ventre de son lapin. »
Daniel sentit son sang se figer. « Quel document ? Ce lapin a été offert à Lily le jour de sa naissance par grand-père Arthur, juste avant sa crise cardiaque. »
Arthur Mercer, le fondateur de l’empire logistique et immobilier Mercer & Co, avait toujours considéré sa propre épouse, Marianne, comme une femme dangereuse, dénuée de tout scrupule. À sa mort, son testament avait surpris tout le monde : soixante pour cent des actifs de la fiducie familiale devaient revenir, à sa majorité, à sa première petite-fille légitime. À l’époque, personne ne savait qui hériterait, car aucun de ses enfants n’était encore parent. Quand Lily était née, Marianne avait feint la joie, mais Daniel n’avait jamais oublié le regard glacé de sa mère lorsqu’elle avait tenu le nourrisson pour la première fois.