Richard tenta d’intervenir :
« Maman, écoute, Vanessa s’est excusée… »
« Tais-toi, Richard », trancha Evelyn, et le ton était si tranchant que son fils se rassit d’un bloc, la bouche entrouverte. « Tu as passé quarante-cinq ans de ta vie à te cacher derrière les convenances et derrière les sacrifices que je faisais pour toi. Chaque fois que ton cabinet a frôlé la banqueroute, c’est le compte de réserve de la ferme qui a comblé les découverts. Chaque fois que tu as voulu briller dans les salons en ville, c’est l’argent de mes récoltes et des baux fonciers qui a payé tes voitures de location et tes réceptions de faux prince. »
Elle tourna une page du premier registre.
« Mais tu as commis deux erreurs fondamentales. La première a été de croire que ma discrétion était de la bêtise. La seconde a été d’amener cette personne ici pour humilier publiquement la femme qui te nourrit, en pensant que la peur du scandale m’obligerait à courber l’échine une fois de plus. »
Maître Delacroix s’avança et déposa une série de documents devant Richard.
« Monsieur Hart, voici l’inventaire complet des actes constitutifs de la Fondation Hart, révisés en 1982 lors du décès de votre père, puis consolidés en 2012. Vous occupez actuellement la propriété dite du “Pavillon des Chênes” ainsi que les bureaux de votre cabinet situés dans l’ancien moulin seigneurial. Vous pensez sans doute que ces biens font partie de votre héritage réservataire. »
« Bien sûr qu’ils en font partie ! » s’emporta Richard, frappant la table du poing. « Je suis le fils unique ! La loi m’accorde la réserve héréditaire ! »
« Pas sur ces biens », répliqua Delacroix avec un sourire glacé. « Le domaine foncier, les bâtiments d’habitation, ainsi que l’ensemble du réseau hydraulique qui traverse la vallée ont été transférés à perpétuité à une fiducie inaliénable et d’utilité publique. Votre mère en est la fiduciaire exclusive et viagère avec plein pouvoir de révocation discrétionnaire. Vous n’étiez qu’un occupant à titre précaire, soumis à une clause résolutoire expresse : le respect absolu de l’intégrité morale du domaine et de sa gestionnaire. »
Vanessa éclata d’un rire forcé qui sonna faux dans le silence de plomb de la pièce.
« Des clauses morales ? Dans quel siècle vivez-vous ? N’importe quel tribunal annulera ces chiffons de papier poussiéreux ! Richard a engagé des millions sur ce projet hôtelier. Les investisseurs ont signé ! Vous ne pouvez pas arrêter le progrès avec des bondieuseries de clocher ! »
Marc Vaneau, le responsable des eaux, prit alors la parole pour la première fois. Sa voix rauque de vieux paysan résonna contre les boiseries.
« Vous parlez de progrès, jeune dame, mais vous ne comprenez rien à la mécanique de ce pays. Sur quoi repose votre projet de complexe immobilier ? Sur la colline des Hautes-Sources, n’est-ce pas ? Cinquante chalets de luxe, un terrain de golf neuf trous et deux piscines à débordement. »
Richard blêmit soudainement.
« Oui… et alors ? Nous avons obtenu les permis de construire préliminaires auprès de la préfecture ! »
« Vous avez obtenu des permis conditionnés à l’approvisionnement en eau potable et au raccordement du réseau d’irrigation », poursuivit Vaneau en tirant une grande carte topographique qu’il déplia sur la table. « Or, qui détient les droits d’eau historiques sur les nappes de la colline ? Ce n’est ni la commune, ni l’État. C’est la charte paroissiale de 1842, rattachée directement au clocher de Sainte-Marguerite et administrée par la Fondation Hart. Pour que l’eau coule jusqu’à vos chalets, il faut l’accord unanime du conseil. Sans cet accord, votre terrain ne vaut rien. C’est une colline de calcaire aride où même les ronces peinent à pousser en plein été. »
Vanessa se tourna vers Richard, son visage commençant à se décomposer sous son fond de teint soigné :
« Richard… qu’est-ce qu’il raconte ? Tu m’avais dit que les droits d’eau étaient inclus dans le bail emphytéotique ! Tu as certifié aux banquiers que nous avions la mainmise totale sur les sources ! »
Richard ne répondait plus. Ses mains tremblaient de manière incontrôlable.
« Tu as menti aux créanciers, Richard », murmura Evelyn, la voix brisée non par le chagrin, mais par une infinie pitié mêlée d’un dégoût irrévocable. « Tu as falsifié ma signature sur la demande de servitude d’aqueduc le mois dernier. Tu pensais que je ne m’en apercevrais pas. Tu pensais que j’étais trop occupée à ramasser mes pommes de terre et à sentir l’étable pour vérifier les relevés cadastraux. »
« Maman… » balbutia-t-il, les yeux écarquillés par une terreur pure. « Maman, s’ils découvrent ça… c’est la prison. C’est l’escroquerie en bande organisée. Les investisseurs vont demander la saisie immédiate de tous mes comptes, de la maison, de tout ! »
Vanessa se leva d’un bond, reculant comme si son compagnon venait de se transformer en lépreux :
« Quoi ? Tes comptes ? Mais la maison en ville est à ton nom ! Tu as garanti nos investissements sur tes fonds propres ! »
« Non », intervint Maître Delacroix d’une voix neutre en levant les yeux de ses feuillets. « La maison de ville est hypothéquée au troisième rang au profit du Crédit Agricole pour couvrir les pertes de son agence immobilière de l’an passé. Si la fondation applique les clauses de rupture ce soir, monsieur Hart est en faillite personnelle dès demain matin à l’ouverture du greffe. Et pour ce qui est de votre appartement de fonction, mademoiselle… il est loué par la société d’exploitation de la ferme. Vous recevrez votre congé d’expulsion par huissier mardi matin à huit heures. »
Vanessa suffoquait, ses mains manucurées agrippées au dossier de sa chaise.
« Vous êtes des monstres ! C’est une cabale ! Tout ça parce que j’ai dit qu’elle sentait la ferme ? C’était une plaisanterie ! Une simple plaisanterie ! »