Mais l’eau glacée jetée sur son corps vieilli avait lavé la dernière trace de cette illusion toxique.
« Appelez Maître Delacroix », ordonna Evelyn en rouvrant les yeux. Son regard avait retrouvé l’éclat tranchant de ses trente ans, lorsqu’elle dirigeait seule trois cents hectares après la mort prématurée de son époux. « Qu’il réunisse le conseil d’administration de la fondation ici même, ce soir, à dix-neuf heures. Convoquez également le régisseur des eaux de la commune et le notaire de famille. Richard croit que la terre appartient à ceux qui signent des promesses de vente avec des stylos plaqués or. Nous allons lui rappeler d’où vient l’eau qui fait tourner ce village. »
Pendant ce temps, sur la pelouse du baptême, la fête s’étirait dans une atmosphère viciée. Richard, une coupe de champagne à la main, riait trop fort aux plaisanteries d’un élu local. À ses côtés, Vanessa recevait les félicitations pour la décoration, feignant l’inquiétude avec un raffinement calculé :
« J’espère vraiment que la pauvre Evelyn va bien… Le médecin de campagne est avec elle. Vous savez ce que c’est, le grand âge… Un rien les désoriente, et après, ils interprètent la moindre maladresse comme une tragédie. Nous pensons sérieusement à l’installer dans une résidence médicalisée près de la ville dès l’automne. La ferme est devenue un fardeau bien trop lourd pour ses vieilles épaules. »
Les invités hochaient la tête, mi-gênés, mi-complices, séduits par l’assurance de cette femme vêtue de soie qui distribuait des promesses de réceptions futures dans le manoir familial. Personne ne voulait contrarier l’homme d’affaires en vue de la région, surtout quand la vieille dame semblait s’être retirée sans livrer bataille.
Mais à dix-huit heures, un fourgon noir aux vitres teintées traversa l’allée centrale de l’église, brisant le gravier sous ses pneus lourds. Deux hommes en costume sombre et une femme portant une serviette de cuir en descendirent, se dirigeant d’un pas militaire vers le presbytère.
Richard fronça les sourcils en reconnaissant la silhouette élancée de Maître Delacroix, le plus redoutable juriste spécialisé dans le droit agraire et les fiducies de la région, un homme dont le tarif horaire suffisait à décourager les plus téméraires et qui ne se déplaçait jamais un dimanche.
« Que fait ce vieux vautour ici ? » marmonna Richard, sentant une première goutte de sueur couler le long de sa tempe.
« Probablement pour l’acte de cession du verger ouest dont tu m’as parlé », répondit Vanessa en sirotant son cocktail sans quitter des yeux son reflet dans la baie vitrée du pavillon. « Ta mère aura fini par comprendre qu’elle n’a plus le choix. Va lui faire signer ça avant qu’elle ne reparte chez elle bouder dans son potager. »
Richard s’avança d’un pas mal assuré vers la porte latérale du presbytère. Avant même qu’il ne pose la main sur la poignée, la lourde porte s’ouvrit.
Le révérend Thomas se tenait sur le seuil, le visage fermé comme une pierre tombale.
« Le conseil de la Fondation Hart est en session extraordinaire, Richard », déclara le prêtre avec une autorité inhabituelle. « Ta présence est requise. Celle de mademoiselle également. »
« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? » répliqua Richard en haussant le ton pour masquer l’angoisse qui lui serrait le ventre. « C’est le baptême de mon petit-fils ! Les statuts prévoient un préavis de quinze jours pour toute réunion ordinaire ! »
« Ceci n’est pas une réunion ordinaire », coupa Maître Delacroix qui apparut derrière le prêtre, des lunettes sans monture posées sur le nez et un parapheur épais sous le bras. « Il s’agit d’une procédure d’urgence pour manquement grave aux clauses morales d’occupation et suspicion de fraude sur actifs fiduciaires. Entrez, monsieur Hart. Ou nous ferons signifier les actes par voie d’huissier devant vos invités dans les dix minutes qui viennent. »
Le sang quitta le visage de Richard. Vanessa, qui s’était approchée d’un pas nonchalant avec son verre à la main, tenta de prendre les choses de haut :
« Écoutez, mon bon monsieur, je ne sais pas qui vous êtes, mais vous n’avez aucun droit d’interrompre notre réception avec vos formalités de campagne. Evelyn a besoin de repos, pas de paperasse. »
« Mademoiselle », répondit Delacroix sans même la regarder en face, « vous n’avez aucun statut légal dans cette famille, mais votre présence a été formellement exigée par la présidente du conseil d’administration. Je vous suggère de laisser ce verre dehors et d’entrer. »
La grande salle capitulaire du presbytère était baignée par la lueur dorée de la fin d’après-midi. Au bout de la table ovale en noyer massif, Evelyn était assise, droite comme un cèdre. Elle avait troqué ses vêtements mouillés contre un tailleur de drap noir sobre que le prêtre lui avait procuré, ses cheveux argentés soigneusement tirés en arrière, révélant la fermeté inébranlable des lignes de son visage. Devant elle reposaient trois registres centenaires reliés de cuir fauve et une série de dossiers fraîchement imprimés.
À sa droite siégeait Marc Vaneau, le président du syndicat intercommunal des eaux, et à sa gauche, deux doyens de la communauté agricole dont les familles travaillaient les terres de la vallée depuis des générations.
Vanessa prit place avec ostentation sur l’une des chaises, croisant les jambes et soupirant d’ennui :
« Tout ce cirque pour un malheureux verre d’eau renversé ? Evelyn, vous devenez ridicule. Vous voulez des excuses ? Très bien. Je m’excuse si vous vous êtes sentie offensée par mon geste maladroit. Maintenant, Richard a des invités d’importance dehors, et nous aimerions clore cet épisode infantile. »
Evelyn ne cilla pas. Elle posa ses deux mains à plat sur la table.
« Mademoiselle », commença la vieille femme d’un ton d’un calme absolu, « vous avez dit tout à l’heure que je sentais la terre. Vous aviez parfaitement raison. Je sens cette terre parce que je l’ai labourée, parce que mes mains ont nourri trois générations d’ingrats, et parce que chaque pierre sur laquelle vous marchez aujourd’hui a été posée grâce à la sueur de gens dont vous seriez incapable de soutenir le regard plus de dix secondes. »