Durant le trajet en voiture, pas un mot ne fut prononcé. Une fois chez nous, Clara contempla avec stupeur l’immensité silencieuse de notre salon, les bibliothèques murales remplies d’ouvrages reliés, le piano à queue recouvert d’une housse grise dont personne n’avait touché les touches depuis la disparition de ma femme.
Sophie lui montra elle-même la chambre d’amis. Je préparai un jeu de serviettes propres et des vêtements chauds appartenant autrefois à ma compagne, des chandails amples en laine douce que Clara accepta avec une pudeur infinie.
Pendant qu’elle prenait sa douche, un bruit continu d’eau chaude qui semblait laver des semaines d’abandon, Sophie s’endormit sur le canapé, épuisée par l’intensité de ses émotions. Je la portai dans son lit, la bordai avec une tendresse renouvelée, puis je m’assis à mon bureau.
Un nom. Un prénom. Et un style mathématique si particulier qu’il ne pouvait pas appartenir à un passant ordinaire.
Je me connectai sur mon ordinateur portable. Clara n’avait pas donné son nom de famille, mais elle avait mentionné un père passionné de symétries arithmétiques, récemment décédé. En tant que dirigeant d’un cabinet de conseil en modélisation industrielle, j’avais accès à de multiples bases de données universitaires et professionnelles.
Je tapai les mots-clés : Clara, mathématiques pures, décès récent, chercheur.
Les premiers résultats ne donnèrent rien. Puis j’élargis la recherche aux départements de recherche fondamentale et aux publications du CNRS des cinq dernières années.
À minuit passé, une notice nécrologique parue neuf mois plus tôt attira mon attention.
« Décès tragique du professeur Marc Delorme, 48 ans, titulaire de la chaire d’analyse matricielle à l’Université d’Orsay. »
La photo d’un homme au regard intense, le même regard gris acier qui m’avait frappé quelques heures plus tôt sur le trottoir, illuminait l’écran.
Je continuai à lire, le cœur serré dans un étau impitoyable.
Marc Delorme avait succombé à une maladie foudroyante en moins de quatre mois. Mais le drame ne s’arrêtait pas là. L’article mentionnait qu’à la suite d’un litige administratif violent et d’investissements hasardeux 계약és pour financer des traitements expérimentaux non remboursés, les créanciers avaient saisi l’appartement familial dès son décès. L’article précisait que sa fille unique, Clara Delorme, mineure sans autre famille connue, avait disparu des radars des services sociaux quelques semaines après les obsèques de son père, fuyant une mesure de placement d’urgence dans une structure pour adolescents en rupture.
La fille d’un des esprits les plus brillants de sa génération dormait sous mon toit, après avoir erré pendant des mois comme un spectre invisible au milieu d’une ville indifférente.
Le lendemain matin, une odeur inhabituelle flottait dans la maison. Une odeur de pain grillé et de café frais.
Je sortis précipitamment de ma chambre, craignant qu’elle ne fût déjà partie. Mais dans la cuisine baignée par la lumière froide du matin, Sophie et Clara étaient assises côte à côte devant la table. Clara portait le pull beige trop grand de ma femme, ses cheveux propres retombant en boucles soyeuses sur ses épaules. Elle avait trouvé le grille-pain et préparait le petit-déjeuner avec un calme méthodique.
Sur la nappe, entre les tasses, un cahier d’écolier était ouvert. Sophie y traçait des colonnes géométriques avec une application fascinante.
« Bonjour monsieur Martin, dit Clara d’une voix posée. J’ai préparé du café. »
Je m’assis en face d’elle. Elle n’avait plus rien de la fugitive farouche de la veille, bien qu’une immense tristesse demeurât ancrée au fond de ses prunelles.
« Merci Clara. Tu as bien dormi ? »
« Le lit était trop doux, dit-elle avec un demi-sourire teinté de mélancolie. Je m’étais habituée au plancher des abribus et au bruit des moteurs. Le silence m’a réveillée trois fois. »
Sophie avala une gorgée de lait, puis posa sa petite main sur le bras de Clara.
« Elle m’a promis de me réexpliquer les fractions ce soir, papa. Tu es d’accord qu’elle reste encore un peu ? »
Je fixai Clara droit dans les yeux.
« Ton père s’appelait Marc, n’est-ce pas ? »
La jeune fille blêmit instantanément. Sa main se crispa sur sa tasse de thé.
« Vous avez appelé la police ? demanda-t-elle, une note de panique affleurant sous sa voix tremblante. Vous allez me renvoyer dans un foyer ? »
« Non, répondis-je fermement. Absolument pas. Je ne livrerai jamais la fille de Marc Delorme à la rue ni à des fonctionnaires indifférents. »
Elle relâcha lentement son souffle, abasourdie que je connaisse son histoire.
« J’ai lu ce qui lui est arrivé, continuai-je doucement pour ne pas effrayer Sophie. Et ce qui t’est arrivé après sa mort. Comment as-tu pu survivre dehors pendant tout ce temps ? »
Clara baissa les yeux vers le carnet d’exercices.
« En me cachant. Le jour, je lisais dans les bibliothèques municipales pour rester au chaud. La nuit, j’évitais les gares et les parcs dangereux. Parfois, j’aidais des étudiants de première année avec leurs travaux dirigés dans les cafés près des facultés en échange d’un sandwich ou d’un billet de dix euros. Mais quand l’hiver a commencé à approcher, personne ne voulait d’une fille sans adresse ni papiers. Alors j’ai marché vers les quartiers calmes. Hier, je me suis assise près de cette école parce que j’entendais les enfants rire à travers les grilles. Ça me rappelait l’époque où mon père me ramenait de la maternelle sur ses épaules. »
Une larme solitaire glissa sur sa joue sans qu’elle tente de l’essuyer. Sophie se leva spontanément de sa chaise et passa ses petits bras autour du cou de l’adolescente.
« Ne pleure pas Clara, murmura ma fille contre son épaule. Ici, papa ne laisse personne mourir de froid. Il nous protège. Même s’il est un peu trop strict parfois. »
Je sentis un nœud douloureux se défaire dans ma propre poitrine. Depuis la disparition de mon épouse, je n’avais fait que dresser des barrières, bâtir des forteresses de règlements et d’horaires pour masquer ma propre impuissance face à la fragilité de l’existence. Cette enfant errante venait, en l’espace d’une nuit, de faire sauter tous mes verrous.