Clara sembla peser le pour et le contre avec une méfiance d’adulte blessé. Puis son ventre émit un grondement sourd qu’elle tenta vainement de dissimuler sous un pli de son manteau.
« D’accord, murmura-t-elle. Mais rien d’autre. »
À l’intérieur de la brasserie, le contraste était violent. Les lustres de verre et les banquettes de velours grenat renvoyaient une image sans compromis de notre trio : un homme en complet sombre, une petite fille vêtue de l’uniforme bleu marine de l’école Sainte-Geneviève, et une gamine de seize ans aux vêtements élimés et aux doigts tachés d’encre et de suie.
Le maître d’hôtel nous dévisagea avec un pli de dégoût à peine masqué au coin des lèvres. J’ai simplement posé ma carte professionnelle sur le comptoir en le regardant fixement, et la table du fond nous fut aussitôt accordée sans le moindre mot.
Clara s’assit au bord de la banquette, ne s’adossant pas, prête à fuir à tout instant.
Lorsque le serveur apporta les assiettes, je vis à quel point sa faim était profonde. Pourtant, elle ne se jeta pas sur la nourriture comme un animal affamé. Elle mangea avec une retenue étrange, une élégance gestuelle enfouie sous la poussière, tenant sa fourchette avec une distinction qui trahissait une éducation rigoureuse et oubliée.
Sophie, elle, ne s’arrêtait plus de parler. Pour la première fois depuis des mois, elle ne se recroquevillait pas dans son silence habituel. Elle racontait ses cours, ses hésitations, ses peurs d’échouer. Et Clara répondait avec calme, corrigeant doucement un raisonnement, simplifiant une règle de grammaire, posant sur ma fille un regard d’une bienveillance infinie.
« Pourquoi n’es-tu pas en cours, Clara ? demandai-je à mi-voix une fois que les assiettes furent débarrassées. »
Clara se figea. La chaleur bienfaisante du repas sembla soudain s’évaporer de son visage. Ses doigts se nouèrent sur la toile rugueuse de son pantalon trop court.
« Ce ne sont pas vos affaires. »
« Tu as raison, concédai-je immédiatement. Excuse-moi. Mais je travaille dans l’ingénierie et l’analyse de systèmes complexes. La méthode que tu as dessinée par terre tout à l’heure… ce n’est pas du programme de lycée. C’est de l’algèbre avancée, résolue par intuition pure. Où as-tu appris cela ? »
Un silence pesant s’installa entre nous. Sophie buvait son chocolat chaud à petites gorgées, sentant la gravité de l’échange.
« Avec mon père, répondit-elle enfin, sans lever les yeux. Quand il avait encore toute sa tête. Quand il était vivant. »
Sa voix n’était pas larmoyante. Elle était sèche, polie par l’habitude de la douleur, un ton que je ne connaissais que trop bien pour l’avoir entendu résonner dans ma propre maison pendant deux longues années.
« Et ta mère ? demanda doucement Sophie avec la franchise désarmante de l’enfance. »
Clara fixa ma fille. Un voile de tendresse douloureuse adoucit son regard de glace.
« Elle est partie quand j’avais six ans. Après cela, nous n’étions plus que deux. Mon père et moi. Les nombres étaient notre façon de nous parler. Il disait toujours que dans les mathématiques, il n’y a pas de mensonge possible. Pas de promesse rompue. Si une égalité est vraie, elle est vraie pour l’éternité. »
Ces mots résonnèrent dans la tiédeur de la brasserie avec une force tellurique. Sophie hocha la tête, comme si elle venait de recevoir la plus grande vérité de l’univers.
« Moi aussi, murmura ma fille, ma maman est partie. Et parfois, papa essaie de réparer les choses avec des règles compliquées. Mais ça ne répare rien. »
La phrase me heurta en plein cœur. Je restai muet. Clara venait, sans le savoir, de mettre des mots sur l’échec cuisant de mes deux dernières années : j’avais tenté de combler un vide affectif par un ordre maniaque, transformant l’enfance de ma fille en un emploi du temps stérile.
Lorsque nous sortîmes de la brasserie, la nuit était complètement tombée. Un vent glacial s’engouffrait dans les avenues parisiennes, annonçant les premières morsures de l’hiver. Clara s’arrêta sur le trottoir, resserrant son manteau élimé contre sa gorge fine.
« Merci pour le dîner, dit-elle simplement en amorçant un demi-tour. »
« Où vas-tu dormir cette nuit ? »
Elle ne répondit pas, se contentant de regarder vers la station de métro dont les bouches d’aération crachaient une vapeur tiède et saumâtre.
« Il y a des centres d’hébergement d’urgence, dis-je maladroitement. »
Un rire amer lui échappa. « Vous n’y avez jamais mis les pieds, n’est-ce pas ? On m’a volé mes papiers et mon sac de couchage la première semaine. Si j’y retourne, ils me placeront dans un foyer d’accueil fermé à l’autre bout du pays, ou pire. Je préfère le froid. Dans le froid, au moins, je peux penser. »
Elle commença à marcher. Sophie tira violemment sur ma manche, les yeux embués de larmes prêtes à déborder.
« Papa, ne la laisse pas partir dehors. S’il te plaît. Tu as promis de toujours faire ce qui était juste. »
La promesse. Ce mot me brûla les lèvres. Je ne pouvais pas simplement rentrer chez moi, monter dans mon appartement aux parquets cirés et laisser cette gamine de seize ans mourir de froid sur une grille de métro, après qu’elle eut rendu le sourire à ma fille unique.
« Clara ! criai-je. »
Elle s’arrêta sans se retourner.
« Nous avons une chambre d’amis au dernier étage, au bout du couloir. Avec une douche chaude, un lit propre et un verrou à l’intérieur de la porte si tu as peur de nous. Juste pour cette nuit. Demain, si tu veux partir, personne ne t’en empêchera. Je te le jure sur la vie de ma fille. »
Clara se retourna très lentement. Dans la pénombre que découpaient les réverbères, je vis pour la première fois que ses joues étaient humides. Elle acquiesça d’un imperceptible mouvement de tête.