« Quand tu as réussi à projeter ton camarade hier soir, qu’est-ce qui t’a arrêtée ? C’était ma voix ? C’était la sienne ? »
« C’était… c’était la certitude qu’il n’était plus en mesure de se défendre », murmura Marta. « J’ai senti sous ma paume qu’il avait cédé. »
« Exactement », reprit Emma d’un ton d’une clarté tranchante. « La force sans discernement n’est que de la barbarie déguisée en uniforme. Luca ne se bat pas pour défendre l’armée ni pour protéger ses hommes. Il se bat pour masquer sa propre terreur de n’être rien sans la terreur qu’il inspire. Tu n’as pas à retirer un seul mot de ta plainte. Ce matin, tu te tiendras au premier rang, la tête haute. Et tu te souviendras que personne ici n’a le droit de voler ta dignité. »
Marta inspira profondément. La terreur qui crispait ses mâchoires parut céder la place à une résolution sourde. Elle salua réglementairement, le buste droit : « Bien, sergent. »
À sept heures précises, les lourdes portes d’acier du complexe San Giorgio s’ouvrirent. L’humidité du matin s’engouffra dans la salle en même temps qu’une trentaine d’officiers, d’instructeurs et de recrues. Au centre de la tribune improvisée prit place le colonel Moretti, un vétéran aux tempes grisonnantes, entouré de deux lieutenants-colonels du corps d’inspection. L’ambiance n’avait plus rien de l’atmosphère informelle d’un entraînement d’après-midi. C’était une cour martiale de sang et de sueur.
Luca Ferri fit son entrée par le vestiaire sud. Il portait un pantalon de combat noir et un tee-shirt moulant sans manches qui laissait voir ses muscles massifs, striés de cicatrices. Son regard était injecté de sang, sa mâchoire contractée. Il ne regardait personne d’autre qu’Emma. Autour de lui gravitaient deux sous-officiers complices qui lui massaient les trapèzes avec une agressivité feinte, soufflant des provocations à mi-voix.
Emma s’avança seule vers la zone de combat, vêtue de sa tenue sombre et sobre d’instructrice, pieds nus sur la mousse dense du tatami.
Le colonel Moretti se leva, un micro à la main : « Cette séance extraordinaire est convoquée en vertu de l’instruction 104-B relative aux contentieux doctrinaux d’aptitude au combat. Le maréchal Ferri conteste la validité technique de l’évaluation portée à son encontre par le sergent Rinaldi. La commission ordonne une démonstration d’engagement tactique sous contrainte totale, sans limitation de temps, avec pour seules limites l’abandon net ou la neutralisation physique avérée. Le maréchal Conti arbitrera sous ma supervision directe. Messieurs, sergent, prenez place. »
Davide Conti monta sur le tatami. Sa voix manquait d’assurance, mais son regard croisa celui d’Emma, et il y trouva une étrange étincelle qui l’obligea à redresser les épaules.
« Saluez », ordonna Davide.
Luca esquissa un hochement de tête méprisant, le sourire mauvais : « Tu as encore le temps de reprendre ton tampon et tes dossiers administratifs, Rinaldi. Une fois que la porte sera fermée dans ma tête, je ne garantis pas l’état dans lequel tes amis vont te ramasser. »
Emma ne cilla pas. Elle s’inclina avec une rigueur protocolaire impeccable, puis se redressa, les yeux ancrés dans ceux du colosse : « Garde ton souffle, Luca. Tu vas en avoir besoin. »
« En garde ! » cria Davide. Le coup de sifflet déchira l’atmosphère pesante de la salle.
Dès la première seconde, Luca ne chercha aucune phase d’observation. Il bondit en avant comme une bête fauve déchaînée. Les semelles de ses chaussons de lutte crissèrent violemment sur la toile. Un direct du gauche fusa, fendant l’air avec une violence inouïe, immédiatement suivi d’un crochet du droit dévastateur qui visait la tempe.
Emma esquiva d’un mouvement de tête millimétré. Le vent du poing effleura ses mèches brunes. Elle sentit la puissance destructrice du choc : si ce coup l’avait touchée, la mâchoire aurait volé en éclats.
« Fuis ! Vas-y, recule encore ! » éructa Luca en enchaînant avec une série de frappes courtes au corps, tentant de la coincer contre les barrières délimitant l’espace d’entraînement.
Dans l’assistance, les partisans de Ferri commençaient déjà à vociférer : « Écrase-la ! Montre-lui c’est quoi le terrain ! »
Mais Emma ne paniquait pas. Elle absorbait la pression avec une économie de mouvement prodigieuse. Chaque pas en retrait était calculé pour dissiper la force cinétique de son assaillant. Elle ne cherchait pas à frapper ; elle lisait les trajectoires, enregistrait les micro-tensions dans les deltoïdes de Luca, analysait le transfert de son poids.
Luca, frustré de ne brasser que du vide, modifia brutalement sa tactique. Il feinta un coup de genou au plexus et plongea brusquement au sol pour saisir les deux jambes d’Emma et l’abattre par un placage lourd.
C’était sa spécialité : amener le combat au sol, utiliser ses quatre-vingt-quinze kilos de muscles pour broyer la cage thoracique de son opposant et le soumettre par asphyxie.
La collision fut brutale. Le corps lourd de Ferri percuta le bassin d’Emma, et tous deux s’écroulèrent sur le tatami dans un claquement sourd qui fit tressaillir le premier rang des spectateurs.
Marta Bellini retint son souffle, serrant les poings à s’en enfoncer les ongles dans la chair.
Au sol, Luca rugit de triomphe. Il réussit à passer une de ses jambes par-dessus la hanche d’Emma pour sécuriser une position dominante. Ses avant-bras épais comme des rondins d’arbre vinrent chercher la gorge de la jeune femme pour verrouiller un étranglement arrière impitoyable.
« Tu voulais évaluer mon contrôle ? » siffla Luca à son oreille, les yeux exorbités par la fureur, sa sueur dégoulinant sur le visage d’Emma. « Regarde qui contrôle qui maintenant ! Abandonne ! Dis-le devant le colonel ! »
La pression sur la carotide d’Emma devint terrifiante. L’oxygène commença à manquer. Les gradés au bord du tatami se penchèrent en avant, certains croyant le combat déjà plié. Andrea Leone se leva, blême, s’apprêtant à protester contre la dangerosité de la prise.
Mais Davide Conti ne s’interposa pas. Il regardait les mains d’Emma.