— Ferme-la ! cracha-t-il, perdant toute contenance, la voix étranglée par une fureur panique. Tu es folle ! Tu inventes n’importe quoi parce que tu es vexée ! Sécurité ! Qu’on fasse sortir cette femme, elle fait une crise de nerfs !
Mais personne ne bougea. Les deux agents de sécurité postés près des grandes portes en fer forgé appartenaient au personnel du domaine, un domaine dont le bail appartenait en propre à la grand-mère maternelle d’Éléonore. Les deux hommes regardèrent droit devant eux, impassibles comme des statues de granit.
— Tu as cru que j’étais aveugle, reprit Éléonore d’une voix qui semblait descendre encore d’un degré vers l’absolu de la glace. Tu as cru que parce que je m’occupais du choix des lys blancs, de la disposition des chandeliers et des rubans de velours pour les programmes, mon esprit s’arrêtait à la couleur de la soie. Tu as oublié qui a réorganisé la logistique des chantiers navals de mon grand-père quand j’avais vingt-quatre ans. Tu as oublié que les chiffres ne me mentent jamais.
Elle lança le premier feuillet aux pieds de son père. Le vieux de Varence le ramassa d’une main fébrile, ajusta son lorgnon, et son visage se métamorphosa en un masque d’horreur incrédule.
— Mon Dieu… murmura-t-il. Julien… qu’as-tu signé là ?
— Ce qu’il a signé, mon père, c’est une cession de garantie sur l’intégralité des biens des Belmont en cas de rupture de l’alliance pour cause de dol ou de faute morale manifeste avant la nuit de noces. Une clause particulière que ton propre notaire trouvait archaïque, mais que j’ai insisté pour faire insérer il y a trois semaines, sous prétexte d’une tradition familiale. Julien l’a paraphée sans même la lire, trop occupé qu’il était à négocier les pourboires du voiturier pour impressionner ses courtisans.
Julien tituba d’un pas en arrière, ses jambes semblant se dérober sous le poids de la révélation. Ses yeux exorbités fixaient Éléonore comme si elle s’était transformée en une apparition spectrale.
— Tu… tu savais, souffla-t-il. Tu savais depuis le début. Pourquoi tu as marché jusqu’à l’autel ? Pourquoi tu as dit oui ?
Éléonore eut un sourire très doux, le premier de la soirée, mais ce sourire était plus effrayant que n’importe quel cri de rage.
— Parce que pour que cette clause soit exécutoire, monsieur Belmont, il fallait que le mariage civil soit validé, mais que la célébration mondaine soit rompue publiquement par un acte d’infamie documenté devant témoins. Tu voulais me donner en spectacle ? Tu voulais faire rire tes complices à mes dépens avant de m’enfermer dans un mariage où je n’aurais été que ta caution bancaire et l’ombre silencieuse de tes débauches ? Tu m’as offert le spectacle parfait. Devant trois cents personnes. Devant les caméras de tous tes amis qui, je n’en doute pas, ont déjà commencé à envoyer leurs vidéos sur les réseaux sociaux.
Elle se tourna vers la foule. Les téléphones qui étaient encore pointés s’éteignirent un à un dans une honte indicible. Ceux qui avaient ri quelques instants plus tôt détournaient le regard, fixant leurs assiettes de porcelaine, incapables de soutenir l’éclat de ses yeux.
— Vous pouvez garder vos enregistrements, dit-elle à la cantonade. Gardez-les précieusement. Ils constituent la preuve légale irréfutable de la brutalité physique et de l’humiliation préméditée dont j’ai été la cible. Maître Cassel, qui est présent parmi nous ce soir à la table des témoins, a déjà transmis le procès-verbal d’huissier au tribunal d’instance il y a exactement dix minutes.
Un homme d’une cinquantaine d’années, en habit impeccable, posa sa serviette sur la table, inclina courtoisement la tête vers Éléonore, et quitta la pièce par la porte latérale, une sacoche en cuir sous le bras.
Pierre Belmont s’avança alors d’un pas lourd, bousculant presque son propre fils.
— Éléonore, ma fille… écoutez-moi. C’est un malentendu. Une sottise de jeune homme. Julien est un idiot, un inconscient, mais nous pouvons régler cela. Pensez à l’avenir, pensez à nos deux noms… Nous pouvons annuler ces clauses, nous pouvons réorganiser les comptes… Je m’engage personnellement à…
— Vous ne vous engagez à rien, monsieur Belmont, répliqua-t-elle sans élever la voix. Car la troisième feuille que voici ne concerne pas votre fils. Elle vous concerne vous.
Le vieil homme s’arrêta net. Une lueur d’effroi passa dans son regard de prédateur déchu.
— Vous pensiez que j’ignorais l’origine des fuites qui ont causé le naufrage financier des chantiers de mon oncle il y a sept ans ? continua-t-elle, chaque mot tombant comme un couperet sur le marbre. Vous pensiez que nous n’avions jamais compris qui avait corrompu les experts de la commission maritime pour faire déclarer nos bassins insalubres et les racheter pour une bouchée de pain ? Tout est là. Les virements, les correspondances chiffrées, les aveux signés de votre ancien directeur technique, que j’ai retrouvé retiré au Portugal. J’attendais simplement d’avoir réuni votre fils, vous-même, et l’ensemble de vos créanciers dans la même pièce pour vous signifier la note.
Un murmure de terreur parcourut les tables des banquiers et des notables. Plusieurs hommes d’affaires éminents de la région se regardèrent, blêmes, réalisant soudain que l’empire Belmont, sur lequel ils avaient gagé des millions, venait d’imploser sous leurs yeux en moins de dix minutes.
Éléonore se retourna vers Julien. Il était là, pantin désarticulé dans son smoking sur mesure, incapable du moindre mouvement, incapable de proférer une parole cohérente. Le prestige, la vanité, l’insolence dorée qui faisaient sa réputation dans les salons s’étaient évaporés pour ne laisser qu’un jeune homme lâche et ruiné.
Elle s’approcha de lui jusqu’à ce que le souffle glacial de ses lèvres vienne effleurer sa joue.
— Tu m’as demandé tout à l’heure si je trouvais cela drôle, murmura-t-elle avec une infinie clarté. La vérité, Julien, c’est que je n’ai jamais trouvé un spectacle aussi exquis de toute ma vie.