Elle remonta le canal à pied, seule avec ses pensées. De l’autre côté de l’eau, les péniches amarrées diffusaient des musiques douces et des rires étouffés. Son téléphone professionnel vibra dans sa poche. C’était un message sécurisé de Julien depuis Tallinn :
« Le serveur miroir est opérationnel. Aucune anomalie détectée sur le réseau européen. Dors tranquille, Lili. On veille. »
Elle rangea l’appareil sans répondre, le regard tourné vers le ciel d’encre où perçaient quelques étoiles pâles que la pollution lumineuse de la métropole ne parvenait pas tout à fait à éteindre.
Lili pensa brièvement à la tour d’Aethelgard, à ses ascenseurs ultra-rapides, à ses moquettes épaisses où les pas ne font aucun bruit et à ses conseils d’administration obsédés par la rentabilité à court terme. Cet empire était désormais entre ses mains, mais elle savait qu’un trône n’est qu’un siège fragile s’il n’est pas fondé sur la justice et la mémoire de ceux qui restent dans l’ombre.
Elle n’avait rien oublié de la faim, rien oublié de l’indifférence glaciale de ceux qui l’avaient jetée sur le trottoir. Mais la souffrance s’était muée en une force inaltérable, un acier trempé qui guidait chacun de ses choix.
Elle n’était plus l’employée bannie ni la naufragée de l’open space. Elle était l’architecte de son propre monde.
Lili inspira profondément l’air printanier et continua d’avancer dans la nuit, libre, maîtresse de sa route et résolue à ouvrir la voie à tous ceux que le monde avait oubliés sur le bord du chemin.