La décision fut prise à l’unanimité des membres présents, non par générosité ou remords, mais par pur instinct de survie financière.

Lorsque Lili revint dans la tour le surlendemain, elle avait laissé sa vieille robe beige au fond d’un sac dans sa nouvelle chambre d’hôtel du boulevard Haussmann. Elle portait désormais un costume sobre, taillé dans une laine sombre, sans fioritures ni bijoux tapageurs. Ses cheveux bruns étaient noués en une tresse stricte. Elle n’était pas là pour parader.

En entrant dans l’open space, un silence gêné tomba sur l’assemblée des développeurs et des ingénieurs. C’étaient pour la plupart les mêmes personnes qui, six mois plus tôt, baissaient les yeux quand Arthur hurlait sur elle ou qui évitaient de partager sa table à la cafétéria de peur d’être associés à sa disgrâce.

Lili s’arrêta au milieu de la pièce. Son regard balaya les visages tendus.

« Ne baissez pas la tête, » dit-elle simplement, sa voix portant sans effort. « Vous avez eu peur pour vos postes, pour vos familles, pour vos crédits. La peur rend les gens complices, mais elle ne vous rend pas coupables de ce qu’Arthur a orchestré. Aujourd’hui, nous n’allons plus travailler sous la terreur du chiffre trimestriel. Nous allons rebâtir Daedalus sur des bases saines. Ceux qui veulent créer et être respectés restent. Ceux qui préfèrent l’intrigue politique peuvent prendre la porte dès ce soir. »

Un murmure d’approbation traversa les rangs. Pour la première fois depuis des années, l’atmosphère viciée de la tour semblait respirable.

Chapitre 3 : L’Ombre du complice
Cependant, dans son nouveau bureau aux parois de verre fumé, Lili ne s’accordait aucun répit. Une question demeurait sans réponse, une épine fichée dans son esprit : qui était le pirate ?

Elle relisait sans cesse le journal de bord de l’attaque. Le message apparu pendant la crise ne ressemblait pas à une attaque opportuniste venue de pirates anonymes opérant depuis l’autre bout du globe :
« Lili, je sais ce qu’ils t’ont fait. Laisse-moi détruire cet empire de menteurs… »

La précision chirurgicale avec laquelle l’intrus avait contourné les pare-feu montrait une connaissance intime des vulnérabilités primitives de Daedalus — des vulnérabilités que seule Lili connaissait… ou quelqu’un avec qui elle en avait discuté jadis.

Elle ouvrit un terminal sécurisé et commença à disséquer la signature cryptographique du paquet d’injection. En remontant les relais masqués par le protocole Tor, elle découvrit un détail infime, presque invisible pour un auditeur classique : une chaîne d’initiales dissimulée dans les octets de remplissage du certificat SSL : J_M_0x42.

Lili s’arrêta net. Son cœur manqua un battement.

Julien Morel.

Julien avait été son unique camarade lors de ses études avortées à l’université de Saint-Denis, avant qu’elle ne quitte les bancs de la fac pour travailler faute d’argent. Un surdoué marginal, allergique à toute autorité, qui vivait en marge des conventions sociales, gagnant sa vie par des audits de sécurité non officiels et des primes de détection de bugs. C’était avec Julien, des nuits durant, devant des tasses de café tiède dans un minuscule deux-pièces sentant le tabac froid, qu’elle avait discuté pour la première fois de la structure théorique d’un noyau auto-régénérant.

Julien n’avait pas cherché à rançonner Aethelgard pour s’enrichir. Il avait orchestré cette cyberattaque gigantesque dans un seul et unique but : détruire la tour d’ivoire d’Arthur et contraindre la direction à rappeler Lili, sachant parfaitement qu’elle seule saurait désamorcer le piège si elle le souhaitait.

Lili comprit la vertigineuse vérité : Julien avait risqué quinze ans de prison ferme pour lui offrir la possibilité de reprendre son destin en main. Mais en le faisant, il s’était exposé à la surveillance des services secrets intérieurs et des polices financières internationales.

Elle devait le retrouver avant qu’ils ne le fassent.

Chapitre 4 : Rencontre sous les néons
Deux soirs plus tard, sous un ciel bas chargé d’humidité, Lili prit le RER D en direction du nord de Paris. Elle n’avait prévenu personne, pas même Sarah. Elle avait laissé son téléphone professionnel dans son tiroir pour éviter tout pistage par géolocalisation.

Elle descendit dans une gare de banlieue désolée, traversa une zone industrielle où ronronnaient de vieux hangars de logistique, et s’engagea dans une ruelle mal éclairée bordée d’ateliers mécaniques désaffectés. Au bout de l’impasse se trouvait un cybercafé clandestin, dissimulé derrière la vitrine crasseuse d’un réparateur de téléphones portables.

L’air y était chaud, saturé d’effluves de circuits imprimés et de café soluble. Au fond de la salle obscure, éclairé par la lueur blafarde de trois moniteurs empilés, un homme jeune, le visage émacié encadré de cheveux longs noués en désordre, tapait frénétiquement. C’était Julien.

Lili s’approcha lentement et tira une chaise en plastique sans accoudoir pour s’asseoir à ses côtés.

Julien ne tourna pas immédiatement la tête. Ses doigts continuèrent leur ballet quelques secondes avant de s’immobiliser. Il laissa échapper un soupir rauque.

« Tu as mis deux jours de plus que ce que j’avais prévu, » dit-il sans la regarder. « Tu perds la main, Lili. »

« J’avais un contrat de directrice générale adjointe à signer et une horde d’avocats à licencier, » répondit-elle d’une voix douce. « Tu as failli détruire la vie de trois cents employés innocents, Julien. »

Il se tourna enfin vers elle. Ses yeux cernés brillaient d’une colère sourde.

« Trois cents lâches qui regardaient leurs chaussures pendant qu’un fils de notable te condamnait à faire les poubelles ! » cracha-t-il à mi-voix. « Tu te rappelles l’hiver dernier ? Tu grelottais sur un banc en bas de ma cage d’escalier parce que tu n’avais même plus de quoi payer un ticket de bus. Ils t’ont volé ton œuvre, Lili. Ils l’ont packagée, vendue à Wall Street, et ils t’ont traitée de criminelle. Je ne voulais pas rançonner cette boîte de vautours. Je voulais voir le serveur racine brûler. Et quand j’ai vu qu’ils t’avaient ramenée, j’ai espéré que tu me laisserais appuyer sur le détonateur. »

Lili posa sa main sur l’avant-bras de son vieil ami. Sa voix était calme, dépourvue de toute agressivité :