« La procuration… » murmurai-je, les pièces du puzzle s’assemblant avec une précision terrifiante dans mon esprit.
Le mois précédent, Marcus s’était présenté chez ma mère avec une pile de paperasses, prétendant qu’il s’agissait d’un dégrèvement fiscal pour les veuves de militaires et d’artisans. Il avait insisté pour qu’elle signe rapidement, affirmant qu’il gérait tout par amour pour nous, pour soulager ma mère du fardeau administratif. Et ma mère, qui le considérait comme le fils qu’elle n’avait jamais eu, avait signé les yeux fermés.
Mais ce que Vanessa et Marcus ignoraient, c’était l’identité de l’expéditeur du message secret.
Mon téléphone vibra de nouveau dans ma main. Un second message s’afficha :« Regarde dans la doublure intérieure du sac de Vanessa. Et dépêche-toi. Les agents de la répression des fraudes financières sont arrivés au rez-de-chaussée. »
Je ne perdis pas une seconde.
D’un mouvement vif, je contournai Marcus avant qu’il n’ait le temps de réagir et m’emparai du sac beige de Vanessa.
« Rends-moi ça, sale voleuse ! » hurla Vanessa en se jetant sur moi.
Je pivotai sur le côté. Vanessa, déséquilibrée par ses talons aiguilles, trébucha et s’étala de tout son long sur le tapis de soie, heurtant lourdement le pied de la table de maquillage. Marcus tenta de m’attraper le bras, mais je brandis la paire de ciseaux argentés droit devant moi, la pointe étincelante braquée sur sa gorge.
« Fais un pas de plus, Marcus, et je te jure sur la mémoire de mon père que je te plante ça dans la carotide », dis-je d’une voix si basse et si glaciale qu’il s’immobilisa net, les mains levées, une goutte de sueur coulant le long de sa tempe.
« Nia… sois raisonnable… » souffla-t-il, la terreur perçant sous son masque.
D’une seule main, tout en maintenant les ciseaux levés, je plongeai mes doigts dans le sac de Vanessa. Je tirai la fermeture éclair dissimulée dans la doublure en satin. Mes doigts effleurèrent du papier épais. Je sortis une chemise cartonnée bleue portant le sceau d’un cabinet notarial réputé du centre-ville, accompagnée de deux passeports et de billets d’avion pour Dubaï, datés du lendemain matin à l’aube.
Deux billets en classe affaires. Au nom de Marcus Vance et Vanessa Cole.
Je parcourus la première page de la chemise notariale. Le titre me coupa le souffle :« Cession définitive de bail et vente de propriété commerciale – Zone industrielle des Berges. Vendeur : Succession David Miller, représentée par Evelyn Miller. Acquéreur : Apex Asset Holdings Ltd. Montant de la transaction : 2 400 000 euros. »
Deux millions quatre cent mille euros.
L’atelier de mon père. Un vieil entrepôt désaffecté au bord du fleuve que tout le monde croyait sans valeur, contaminé et bon pour la démolition. Mais la semaine précédente, la municipalité avait voté en grand secret le réaménagement complet des quais pour y construire un complexe de marina de luxe et un centre commercial flottant. Le terrain valait une fortune colossale. Marcus, grâce à ses connexions à la mairie et à son rôle de conseiller financier, était au courant du projet avant tout le monde.
Il n’avait jamais voulu m’épouser par amour. Notre mariage n’était que le paravent idéal, le moyen de me neutraliser, d’endormir la vigilance de ma mère et de capter la signature d’Evelyn avant de fuir le pays avec les fonds versés par les promoteurs sur le compte d’une société offshore gérée par Vanessa.
Et le massacre des cheveux de ma mère ?
Ce n’était pas un accident. Ce n’était même pas une simple querelle d’ego.
Vanessa savait que ma mère était une femme fière et réservée. En la défigurant ainsi quelques minutes avant la cérémonie, elle s’était assurée que ma mère refuserait de sortir de la suite pour descendre l’allée centrale de l’église, ou qu’elle quitterait les lieux en larmes. Vanessa voulait écarter Evelyn de la fête à tout prix pour éviter qu’elle ne discute avec Maître Delorme, le vieux notaire de la famille Miller que j’avais invité personnellement au mariage et qui aurait immédiatement décelé l’irrégularité de la prétendue transaction.
« Tu as vendu le terrain de papa… » murmurai-je, mon regard transperçant Marcus. « Tu allais encaisser l’argent demain matin et t’envoler pour les Émirats avec ta maîtresse, en nous laissant sur la paille avec les dettes fiscales du transfert. »
Marcus déglutit péniblement. Ses yeux étaient devenus deux fentes paniquées.
« Nia, tu ne comprends rien au monde réel », lâcha-t-il dans une ultime tentative désespérée de manipulation. « Cet argent aurait dormi sous la poussière ! Ton père est mort sans le sou ! J’ai créé cette opportunité ! Écoute-moi… on peut encore arranger ça. On descend, on dit à tout le monde que le mariage est simplement décalé de quelques heures. On se marie civilement. Je partage la somme avec toi. Un million deux cent mille euros, Nia ! Tu n’auras plus jamais besoin de travailler de ta vie ! Tu pourras acheter à ta mère la plus belle clinique privée du pays ! Pense à l’avenir ! »
Je le regardai avec un dégoût si viscéral que j’en ressentis un haut-le-cœur physique.
« Tu crois vraiment que tout s’achète, Marcus ? La dignité de ma mère ? La mémoire de mon père ? Mon âme ? »
Vanessa se releva péniblement, s’appuyant contre la coiffeuse, un filet de sang perlant à sa lèvre fendue. « Marcus, arrête de supplier cette petite sotte ! Elle n’a aucune preuve tangible de fraude ! La procuration a été signée de son plein gré par la vieille ! Même si elle annule le mariage, l’argent est déjà en cours de virement ! Dans vingt-quatre heures, les fonds seront intouchables ! »
À cet instant précis, trois coups secs et autoritaires retentirent contre la porte en chêne massif de la suite nuptiale.
Marcus sursauta. Vanessa se figea, les yeux écarquillés d’angoisse.
La porte s’ouvrit sans attendre de réponse.