« Lâchez-moi ! » hurla-t-elle, son masque d’amante sophistiquée se fissurant d’un coup pour laisser place à une terreur brute et vulgaire. « Je n’ai rien fait ! C’est lui ! C’est Silas qui a tout planifié ! Il m’avait juré que les gosses ne seraient pas dans la voiture ! Il m’a dit que Chloe serait seule et que ça passerait pour un simple avertissement routier pour faire chanter les assureurs ! C’est lui qui conduisait le tout-terrain ! Il m’a forcée à garder son téléphone chez moi pour lui fabriquer un alibi ! »

« Ferme ta gueule, Margot ! » éructa Silas en se retournant violemment vers elle, les poings serrés, la bave aux lèvres, oubliant totalement où il se trouvait et devant qui il hurlait. « Ferme ta sale gueule d’ivrogne ! »

Les deux agents bondirent. Silas fut projeté en avant, son buste écrasé sans ménagement contre le dossier en chêne massif du premier rang de l’assemblée. Le bruit sourd de l’impact fit trembler les cierges votifs disposés autour des deux petits cercueils blancs. En une fraction de seconde, les menottes d’acier étincelèrent sous la lumière tamisée et se refermèrent dans un cliquetis sec et irrévocable autour de ses poignets.

Je restais immobile. Ma main droite reposait toujours sur le bois verni sous lequel dormait Rose. Je ne sentais plus la douleur à ma tempe. Je ne sentais plus le froid qui m’engourdissait les os depuis trois semaines. Il ne restait en moi qu’un vide immense, une cathédrale de cendres d’où émergeait enfin la vérité, nue et impitoyable.

Le détective Miller s’approcha de Silas, plaquant fermement sa main gantée entre ses deux omoplates pour l’empêcher de se redresser.

« Silas Fletcher, vous êtes en état d’arrestation pour le double meurtre avec préméditation de Rose et Daniel Fletcher, pour tentative de meurtre sur la personne de Chloe Simmons, pour destruction de preuves, pour violences aggravées et pour escroquerie à l’assurance en bande organisée. »

La mère de Silas poussa un gémissement brisé, un son animal de bête blessée, avant de s’effondrer sur son banc, dissimulant son visage dans son châle noir. Plus personne ne la soutenait. Plus personne ne regardait Silas avec respect ou déférence. Les masques étaient tombés. Les notables de la ville, les associés d’affaires qui se pressaient d’ordinaire pour lui serrer la main et profiter de son insolente réussite financière, reculaient pas à pas vers la sortie, terrifiés à l’idée d’être associés de près ou de loin à ce monstre.

« Nora… » siffla Silas entre ses dents serrées contre le bois verni du banc. Ses yeux injectés de sang cherchaient les miens à travers les mèches de cheveux collées par la sueur. « Nora, dis-leur… dis-leur que c’est faux… Tu sais très bien que je n’aurais jamais fait de mal aux petits… C’était pour nous ! L’entreprise sombrait ! La banque allait saisir la maison de maître ! Les quatre millions devaient nous sauver tous les deux ! On pouvait recommencer ailleurs ! »

Je le regardai. Pour la première fois depuis des années, je ne voyais plus l’homme brillant, dominateur et charismatique que j’avais épousé dix ans plus tôt. Je ne voyais qu’un prédateur médiocre, un lâche acculé qui avait sacrifié la chair de sa chair pour éponger des dettes de jeu et maintenir l’illusion d’une fortune de façade.

« Tu as signé leur arrêt de mort le jour où tu as imité ma signature sur ces polices », dis-je d’une voix parfaitement calme, sans une once de tremblement. « Tu as cru que mon deuil m’aveuglerait. Tu as oublié que les chiffres ne mentent jamais, Silas. Ils laissent toujours une traînée de boue. Et cette boue, je l’ai suivie pas à pas. »

Miller fit signe à ses hommes. Silas fut relevé sans ménagement et tiré le long de l’allée centrale. Il se débattait, insultait les policiers, crachait sur les dalles de la chapelle, tandis que Margot, en larmes et prostrée, était escortée juste derrière lui. La porte battante s’ouvrit sur la pluie battante du dehors, laissant entrer un vent frais et pur qui chassa d’un coup l’odeur rance du whisky et de la trahison.

La chapelle se vida dans un silence funèbre. Seule Samantha resta à mes côtés, posant doucement une main sur mon épaule avant de s’éclipser discrètement vers le porche pour me laisser seule avec mes enfants.

Je m’agenouillai entre les deux cercueils. Mes doigts caressèrent le couvercle de Rose, puis celui de Daniel. Il n’y avait plus de cris. Plus de menaces. Seulement le bruit régulier des gouttes d’eau frappant les vitraux.

« Reposez en paix », murmurai-je contre le bois froid. « Il ne vous touchera plus jamais. »

Le procès ne fut qu’une longue et inexorable descente aux enfers pour Silas Fletcher.

Durant les cinq mois que dura l’instruction menée par le parquet de l’État, Samantha et moi passâmes au crible l’intégralité des affaires de mon mari. Ce que nous découvrîmes dépassait de loin la simple cupidité d’un homme aux abois. Silas avait accumulé plus de deux millions et demi de dollars de dettes auprès d’un syndicat de prêteurs clandestins opérant dans les casinos flottants du fleuve voisin. Ses chantiers de construction n’étaient que des coquilles vides financées par une cavalerie bancaire sophistiquée. Pour masquer ses découverts colossaux, il avait détourné des fonds publics alloués à la rénovation d’une école primaire locale. L’étau se resserrait inexorablement autour de lui à l’automne précédant le drame.

Chaque matin d’audience, Silas apparaissait dans le box des accusés, vêtu du même costume défraîchi, les poignets et les chevilles entravés par des chaînes. Il avait perdu sa superbe, ses cheveux bruns s’étaient parsemés de mèches grises et ses yeux refusaient désormais obstinément de croiser le regard des douze jurés.

Margot Hunt, dans l’espoir d’échapper à la réclusion criminelle à perpétuité, accepta de témoigner contre lui dès le troisième jour du procès. À la barre, sanglotant sans discontinuer mais incapable d’émouvoir quiconque, elle détailla avec une froideur terrifiante les semaines qui avaient précédé la collision fatidique.