« Où est-ce qu’on va, patron ? » demanda Miller en ajustant son ciré lourd.
« Chez la mère », répondit Caleb, le regard sombre comme les collines qui dominaient la vallée. « Les secours municipaux vont mettre une éternité à couper par le grand pont. Nous, on prend le chemin de halage. Si cette femme meurt ce soir, ce gosse aura traversé l’enfer pour rien. »
Le gros Ford F-250 de Caleb s’ébranla dans un rugissement de moteur diesel suralimenté, ses quatre roues motrices déchirant la boue du chemin privé pour s’élancer dans la tempête. La route de halage n’était rien d’autre qu’un sentier de terre et de cailloux, défoncé par les crues printanières et réservé d’ordinaire aux tracteurs forestiers. Caleb conduisait avec une rage contenue, négociant les ornières et les flaques géantes sans jamais lever le pied, les essuie-glaces luttant vainement contre des rideaux d’eau continue.
À ses côtés, Rowan rechargeait calmement une trousse de premiers secours militaire qu’il avait arrachée à l’étagère du club. Cet homme ne parlait presque jamais, mais ses mains de géant savaient aussi bien recoudre une plaie par balle que poser un garrot compressif dans le noir complet.
« Tu penses qu’elle a tenu ? » demanda Rowan après plusieurs minutes de silence tendu.
« Elle a réussi à faire sortir ses gosses vivants », répondit Caleb en serrant le volant de cuir noir. « Une femme capable de faire ça a une raison de s’accrocher à la vie. Il faut juste qu’on arrive avant que son cœur ne lâche. »
Le pick-up déboucha enfin au sommet de la colline qui surplombait le vallon est. Au bout d’une allée jonchée de branchages arrachés, la maison apparaissait comme une silhouette misérable. C’était une vieille bâtisse à ossature de bois, recouverte de bardage défraîchi, isolée au milieu de champs en friche. La porte de la buanderie battait furieusement sous les rafales de vent, claquant contre le chambranle avec un bruit régulier de métronome funèbre. Aucune lumière ne filtrait par les fenêtres, à l’exception d’une lueur vacillante à l’intérieur du salon : un téléviseur resté allumé sur un canal sans signal, diffusant une neige grise et fantomatique sur les murs décrépits.
Caleb coupa les phares pour ne pas gaspiller une seconde et freina court dans l’herbe haute. Les trois hommes bondirent dans la tourmente, leurs lampes torches puissantes perçant les ténèbres de faisceaux blancs et crus.
Rowan entra le premier par la buanderie entrouverte, le pas lourd mais silencieux, balayant la pièce du faisceau de sa torche. Le sol en lino était jonché de débris : une corbeille de linge renversée, des biberons cassés, des traînées de boue marquant la fuite éperdue de l’enfant aux pieds nus. Mais au sol, près du passage vers la cuisine, une traînée plus sombre attira immédiatement son regard.
Du sang. Frais, épais, que l’humidité ambiante n’avait pas encore séché.
« Par ici », murmura Rowan.
Ils pénétrèrent dans le salon. Le spectacle était un condensé de sauvagerie ordinaire. La table basse était brisée en deux, des cadres de photographies familiales gisaient au sol, le verre pilé sous de lourdes semelles. Et adossée contre le meuble de cuisine, à moitié cachée par un pan de rideau arraché, une femme était affaissée sur le flanc.
Elle ne bougeait plus.
Caleb s’agenouilla près d’elle en un éclair, posant deux doigts larges et calleux au creux de sa gorge. Sa peau était glacée, trempée d’une sueur froide. Son visage portait les stigmates d’une fureur destructrice : l’arcade sourcilière était ouverte, les lèvres tuméfiées, et une profonde blessure à l’arrière du crâne avait maculé le carrelage d’une nappe sombre.
« Elle respire ? » demanda Miller en tenant la lampe braquée sur le visage meurtri.
Pendant trois secondes interminables, Caleb ne sentit rien sous la pulpe de ses doigts. Rien que le froid de la mort qui s’installait. Puis, une pulsation infime, une onde fragile, presque imperceptible, heurta sa peau. Puis une autre, irrégulière, lente comme un écho lointain.
« Le pouls est filant », lâcha Caleb. « Rowan, le pansement compressif sur la tête. Miller, cherche des couvertures propres dans les placards. Tout de suite ! »
Rowan ouvrit la trousse chirurgicale avec la précision millimétrée d’un médecin de combat. Ses doigts énormes maniaient les gazes stériles et les bandes élastiques avec une délicatesse inattendue. Il nettoya rapidement la plaie béante à l’arrière de la tête pour juguler l’hémorragie, tandis que Caleb maintenait les voies respiratoires dégagées.
Soudain, les paupières de la femme papillonnèrent. Un faible gémissement, semblable à la plainte d’un animal blessé, s’échappa de ses lèvres déchirées. Ses yeux troubles, embués par le traumatisme crânien, tentèrent désespérément de faire le point sur la silhouette massive qui se penchait sur elle.
Elle vit les têtes de mort argentées sur le col du blouson de Caleb, les tatouages de serpents s’enroulant le long de ses avant-bras, et une lueur de terreur panique traversa son regard brisé. Elle crut voir les démons dont Marcus l’avait toujours menacée.
« Mes… mes bébés… » murmura-t-elle dans un souffle si ténu qu’il faillit être couvert par le bruit de la pluie sur le toit. « Il… il les a… »
Caleb se pencha plus près, sa voix prenant une tonalité d’une douceur surprenante, grave et apaisante comme le murmure d’une source profonde sous la roche.
« Écoutez-moi bien, madame », dit-il en posant sa paume chaude sur sa main inerte. « Vous vous appelez Sarah, n’est-ce pas ? Regardez-moi. Je m’appelle Caleb Rourke. Vos enfants sont en vie. Votre garçon a couru jusqu’à notre club avec sa petite sœur dans les bras. Ils sont au chaud. Ils sont en sécurité. Personne ne leur fera plus jamais de mal. Vous m’entendez ? Leo a réussi. Votre fils les a sauvés. »
Une larme solitaire glissa sur la tempe couverte de sang de la jeune femme. La crispation de terreur qui déformait ses traits se relâcha lentement. Ses lèvres tremblèrent, esquissant une tentative désespérée de sourire qui n’était qu’un frémissement de soulagement pur.